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Le français au Maghreb (Y. Montenay)

Mis à jour : 21 Juil 2010

L'objet de ce texte est de réagir à deux séries d'opinions venant de milieux universitaires ou connexes, et relatives à la situation du français au Maghreb. Venant de gens qualifiés, ces exposés sont factuellement exacts, mais en général partiels.

La première vise les pressions de l'anglais sur l'élite universitaire et entrepreneuriale, pressions qui sont parfois très directes (« supprimez l'obstacle linguistique », comme indiqué sur le site de l’OEP[1]). Précisons tout de suite que ces pressions sont générales dans le monde entier et sont même relayées par certaines autorités universitaires en France !

La seconde, rencontrée dans des colloques tenus dans le monde anglo-saxon, illustre l'ignorance de ce milieu quant a l'implantation du français au Maghreb, vaguement considéré comme une survivance coloniale probablement en voie de disparition. D'où une réaction intéressée et étonnée lorsque l'on apporte un témoignage différent. Précisons que les colloques en question sont souvent organisés par des groupements francophones ou francophiles, tels les départements de français des universités ou des associations professionnelles d'enseignants de français. Il ne s'agit donc pas de réactions hostiles, mais de l'illustration de l'ignorance, voire celle des effets d'une propagande. Et bien sûr ce pessimisme est nourri par la constatation que la demande universitaire de français recule au bénéfice de l'espagnol ou des « nouvelles » langues comme le mandarin... Ou du fait de l'abandon pur et simple des études de langues au bénéfice d'autres matières.

Tout cela est donc directement ou indirectement universitaire, ce qui est important mais n'est pas tout. Il se trouve que je termine un cycle de recherche sur ce sujet, qui va se traduire par la sortie d'un numéro spécial des cahiers de l'Orient sur « le français dans le monde arabe », dans lequel vous trouverez plus de détails sur ce qui suit.

Le plurilinguisme 

Tout d'abord le français n'a aucun rôle officiel au Maghreb. Son implantation est donc informelle et difficile à mesurer. D'autant que les Maghrébins sont plurilingues. Vous pouvez donc entendre une conversation en arabe ou en berbère sans savoir que les interlocuteurs sont parfaitement francophones.

Chaque langue a son registre : l'arabe classique, langue officielle, est (plus ou moins bien) écrite lors des démarches administratives ou juridiques ; elle est plus ou moins bien comprise dans des contextes officiels ou religieux. Elle n'est pratiquement jamais parlée.

Les conversations courantes se font en « darija » (« ce que je parle ») ou en berbère. Les conversations plus formelles, plus techniques ou nécessitant un « niveau de langue » plus élevé se font en français. Par ceux qui le parlent bien, naturellement, mais comme ce type de conversation est en général le fait de personnes de bon niveau intellectuel ou social, c'est le cas. C'est également la langue écrite lorsque l'arabe littéraire n'est pas exigé. On note toutefois un début de présence écrite de la darija dans la presse populaire, l’Internet ou les « textos » avec, dans ces derniers cas, une transcription qui peut être en caractères latins (voir par exemple http://www.casafree.com/modules/casadico).

Comment le français a-t-il été appris, et pourquoi est-il pratiqué ?

L'enseignement

D'abord il est appris à l'école publique, comme langue étrangère à concurrence de trois à cinq heures par semaine à partir de la deuxième ou de la troisième année du primaire. Ce n'est pas suffisant, et ceux qui ne vont pas plus loin n'ont qu'un français sommaire et hésitant, d’où la formule classique : « les jeunes sont analphabètes en arabe comme en français ».

Mais la situation ne se résume pas à cela, car, pour des raisons que nous verrons plus bas, de nombreux élèves ne vont pas à l'école publique, et préfèrent un enseignement privé général ou professionnel, qui, lui, est très largement francophone, avec toutefois un bémol pour l'Algérie. Cela pour « les jeunes », car pour les plus de 50 à 55 ans, la formation s'est faite en français, notamment grâce à la très importante coopération avec la France, injustement oubliée depuis. Bien sûr une partie des jeunes de cette époque n'a pas été scolarisée du tout, mais presque tous les responsables petits et moyens de la tranche d'âge concernée ont pris l'habitude de travailler en français, et transmettent cette habitude à leurs employés.

Enfin l'enseignement supérieur est certes arabophone pour les matières religieuses juridiques et, dans une moindre mesure, littéraires, mais francophone pour les autres, et donc notamment pour les disciplines scientifiques et techniques ainsi que le management, sans parler des étudiants qui se forment en France dans ces domaines. Tout cela va renforcer l'influence du français dans la sphère économique, avec les conséquences dont nous allons maintenant parler.

L’économie

En effet, le fait nouveau (disons depuis 15 ans) est la libéralisation économique, partielle en Algérie, mais déjà assez large avant 1995 en Tunisie et au Maroc, et beaucoup accentuée depuis, surtout dans ce dernier pays

Le résultat en a été l'apparition de nombreuses filiales d'entreprises françaises et la création d'entreprises maghrébines par les élites formées dans l'enseignement supérieur local ou français. Une bonne partie des cadres et employés vient de l'enseignement général ou professionnel privé francophone, et les autres doivent « suivre » et travailler en français, au moins à l’écrit et, au-delà d'un certain niveau hiérarchique, à l’oral. Cette pratique professionnelle de la langue mène une partie des individus concernés à lire la documentation technique, puis les journaux économiques, puis la presse générale en français, que ces supports viennent de France ou soient locaux, ce qui explique la vitalité de la presse nationale francophone, quotidienne ou magazines, ainsi que l'usage en français d'Internet, de la radio et de la télévision.

Ce qui est important, c'est la rétroaction sur la formation : puisque les entreprises sont francophones, les écoles de secrétariat, d'informatique, de gestion, de comptabilité etc. sont en français, ce qui attire encore plus d'entreprises françaises : « le Maghreb est moins loin que la Chine, et on peut y travailler en français ».

Il faut enfin ajouter ce qu'on pourrait appeler l'influence linguistique de l'économie non professionnelle, c'est-à-dire la présence des cousins de France ou la Belgique pendant les vacances et celle de nombreux Français retraités au Maroc et en Tunisie : le coût de la vie y est beaucoup plus bas qu'en France, et le cadre social et médical est francophone.

Les vents contraires

À ce stade, on a donc un portrait assez optimiste de la francophonie maghrébine, au moins dans le secteur privé et les secteurs techniques de l'État. Malheureusement deux éléments vont en sens inverse :

- la pression de l'anglais sur les universitaires et les entreprises. Bien que le travail en français soit un avantage important pour les entreprises des autres pays francophones, dont la France, ainsi que pour les Maghrébins puisqu’utilisant leurs compétences, l'aveuglement de certains chefs d'entreprise couplé à la pression américaine fait que l'on demande de moins en moins exceptionnellement une connaissance de l'anglais pour avoir un emploi, ce qui peut faire basculer l'enseignement professionnel privé,

- la pression de l'arabe classique ou égyptien sur les jeunes via les « nouvelles » (depuis 1996) chaînes de télévision arabes qui jouent sur l'aspect identitaire religieux et politique (la répression des Palestiniens) pour créer une solidarité panarabe notamment linguistique.

En résumé, si les deux pressions ci-dessus sont effectivement croissantes et  préoccupantes, une dynamique puissante profite actuellement à la francophonie dans les classes moyennes et supérieures maghrébines.

Yves Montenay

* Yves Montenay est membre de l'OEP, voir son site.



[1] Au Maghreb, la francophonie sur la défensive (swissinfo.ch)

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