Angl. Caliphate

→ Cité, communauté, confédéralisme, empire, fédéralisme, umma(h)

En arabe, khalifah désigne la vice-régence de l’homme sur terre ou succession du prophète Mahomet. A ce titre, l'islam peut se caractériser dans la sphère politique comme une forme particulière d’empire. En outre, son ambition universaliste en fait par définition une entité transnationale, éventuellement internationale si l’on tient compte de la réalité des Etats, des nations et des Etats-nations, qui ne sont pas premiers dans la législation islamique. La référence à un régime politique est dès lors insuffisante et doit être complété par l’héritage religieux de la majorité sunnite. Celui-ci s’enracine dans le projet de Médine considéré comme l’ordre politique idéal, correspondant à ce qui y fut réalisé de 622 à 632 lorsque le Prophète devient législateur, chef de cité et chef de guerre. Sans doute peut-on ranger cette ambition dans l’ordre de l’imaginaire du politique, mais il reste que le pouvoir réel revint au calife, qui est un personnage civil appartenant en principe à la tribu du Prophète et tenu de préserver le fondement religieux de l'ordre social exprimé dans la chari'a. Si ce modèle requiert en principe la consultation en vue d’assurer l'unanimité, la réalité de la forme politique du califat reste si indéterminée qu’elle balance entre légitimité et nécessité. Comme l’application du modèle parfait reste impossible, la vie politique reste très éloignée de la Loi, entre les interrogations face à la démocratie de type occidental, les limites strictes imposées par la Loi aux libertés personnelles que réclame la démocratie et les libertés sans limites que s’accordent le pouvoir politique – rois, princes, sultans, voire aujourd’hui présidents ou « guide suprême de la révolution » dans une théocratie.

Si le califat survit dans la mémoire collective des populations de culture musulmane, les régimes des pays majoritairement musulmans semblent avoir abandonné sinon l’idée, du moins le projet de le rétablir depuis la chute de l’empire ottoman. A partir du XVIe siècle, celui-ci fut une grande puissance européenne dont les armées, après s’être emparées des Balkans et d’une partie de l’Europe orientale, s’avancèrent en 1529 et en 1683 jusqu’aux portes de Vienne, mais aussi une puissance maritime qui explora l’océan Indien et assura sa domination sur une partie importante du commerce mondial. Sa frontière occidentale n’était cependant pas exclusivement religieuse, si l’on considère les alliances des Etats « chrétiens » avec les « mahométans », comme le roi François Ier qui, en 1536, établit une entente franco-ottomane.

Le XIXe siècle marqua le début du déclin en même temps qu’un rapprochement avec le rival russe, puis des Tanzimat (« réorganisations ») qui commencent en 1839 avec la tentative de construire un Etat moderne doté d’un parlement et d’une constitution. Aligné sur l’Empire austro-hongrois et l’Allemagne, l’Empire ottoman ne devait pas survivre à la première guerre mondiale. Mustafa Kemal réussit à conserver une partie substantielle de son territoire et impose la fin du califat et la création d’une république centralisée conçue sur le modèle européen qui supprima la référence à l’islam comme religion d’Etat, adopta une forme de laïcité et l’alphabet latin, mais refusait tous droits aux minorités (kurdes, arméniens, chrétiens). Après sa mort en 1938 et la seconde guerre mondiale, le pays évolue lentement vers le multipartisme, subit trois coups d’Etat militaires (1960, 1971 et 1980) et poursuit une longue modernisation sociale et économique qui ouvre la Turquie à la mondialisation dans les années 1980. Vint ensuite le retour de la mouvance islamiste avec la victoire du Parti de la justice et du développement (AKP) aux élections législatives de 2002, la réinstauration progressive d’un pouvoir autoritaire sous la férule du premier ministre Recep Tayyip Erdogan, qui remporte les élections en 2007 et en 2011 et vise depuis un régime présidentiel dont la composante religieuse redeviendrait essentielle.

Les perspectives d’adhésion à l’Union européenne s’estomprent dès lors, non seulement du fait de l’affaiblissement du « modèle turc » dans le monde musulman, mais aussi des inégalités sociales et de la restriction des libertés civiles. En 2016, le Parlement européen demande le gel des négociations enter la Turquie et l’UE. L’interventionnisme d’Ankara en Syrie et son appui aux Frères musulmans menés par le président égyptien Mohamed Morsi, défait par le coup d’Etat des militaires égyptiens, éloignent plus encore le pays de la sphère européenne, malgré des concessions accordées à la forte minorité kurde avant le retournement de 2016, la résistance violente de mouvements dissidents du PKK et la répression de toutes formes d’opposition en Turquie.

L’Etat islamique (EI) ressuscita pendant un temps le projet de califat en recourant aux actes terroristes et à la répression sociale et politique absolue sur une partie des territoires syrien et irakien (initialement nommé Etat islamique en Irak et au Levant, EIIL) et dans la région de Syrte en Libye. La forme politique qu’il revêt combine le caractère territorial de la conquête ou de l’allégeance au moins formelle de divers territoires au Moyen-Orient, dans le nord de l’Afrique et jusqu’en Asie (Afghanistan, Indonésie) et le caractère supraterritorial propre à l’umma, qui ne connaît ni la nation, ni l’Etat souverain. Son caractère transnational, qui fait concurrence à Al-Qaida jusqu’à le supplanter, s’affirme dans la mouvance terroriste mondialisée et lui permet de recruter des milliers de combattants dans des dizaines de pays. Ses flux et reflux territoriaux dépendent de la vitalité de ses réseaux de renseignement, de ses moyens de propagande et du recrutement d’activistes dans le monde entier, de la récupération de matériels militaires après des offensives victorieuses, des ressources tirées de traffics d’armes, de pétrole ou d’œuvres d’art, ou de financements occultes.

A l’autre extrême, le califat est rejeté par une grande partie du monde islamique. Ainsi, le plus grand pays à majorité musulmane qu’est l’Indonésie se caractérise par un climat de tolérance et par la modération de ses institutions religieuses. L'islam sunnite indonésien (90% de la population), dit « nusantara » ou « de l'archipel », rejette tant le califat que l'application de la charia et, généralement, tout radicalisme, d’autant que 40% des musulmans indonésiens sont non pratiquants ou non fervents, selon Ayang Utriza Yakin (2016), de l'université islamique nationale de Djakarta. Le pays est cependant affecté par la poussée conservatrice qui se manifeste partout ailleurs : la loi antiblasphème est de plus en plus utilisée contre les minorités et les chiites (de un à trois millions), non considérés comme musulmans, et le wahabisme saoudien se répond depuis les années 1970, notamment par l'ouverture de l'école des études arabes à Djakarta, bientôt transformée en académie d'études islamiques.

L’évolution interne de l’Arabie saoudite conforte ce retour aux sources, qui illustre la proximité idéologique entre l’Etat islamique (EI) et le wahabisme. Cette dernière idéologie s’est imposée aux autres sectes de la péninsule arabique, sunnites ou chiites, mystiques soufies du sunnisme ou zaïdi du shiisme, au début du XVIIIe siècle. Depuis lors, les tribus guerrières de l’intérieur ont imposé les normes puritaines du renouveau wahabite aux populations de la côte, plus cosmopolites. C’est ainsi qu’elles contraignirent les chiites des régions orientales, reprises aux Ottomans en 1913, à se convertir au « véritable islam ». Dans la région occidentale du Hedjaz (La Mecque, Médine, Jeddah), les wahabites pillèrent les trésors des lieux saints de La Mecque, mirent à bas le dôme de la Maison du Prophète à Médine et rasèrent d’innombrables sépultures du chiisme, jusqu’à ce que le fondateur du nouvel Etat, Abdulaziz al-Saud, arrête leur course dans le sang en 1930 lorsque les Frère wahabites pénétrèrent en Irak et en Jordanie, ce qui dérangea les gouverneurs britanniques de la région. Le cleergé chiite put alors rétablir leur pratique de la loi islamique dans l’est et diverses activités récréatives et culturelles reprirent à Jeddah. Après le renversement du shah d’Iran en 1979, les militants chiites envahirent la Grande Mosquée de la Mecque et déclarèrent un nouvel ordre géré par un personnage qui se proclama le Mahdi – le rédempteur – et tentèrent, sans succès, de renverser la monarchie saoudienne. Celle-ci eut bientôt fait de rétablir son autorité, les derniers cinémas et salles de concerts fermèrent et les femmes se virent contraintes de porter le voile noir intégral.

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