Angl. Transnational

Acteur, cosmopolite, Etat, international, nation

L'opposition entre le transnational et l'international, où le second terme dans son acception classique réfère aux relations entre les Etats bien plus qu’entre les nations, est loin de constituer une dichotomie symétrisante et recouvre un réseau complexe de relations sémantiques instables, marqué par la polysémie et la plurivocité du premier terme.

 

Les trois significations du transnational

En premie lieu, le suffixe « trans » renvoie à trois notions différentes dont il s’agira d’en éliminer deux pour n’en retenir que la troisième. En effet, le suffixe signifie alternativement ce qui traverse un territoire ou un espace (comme le trans-sibérien), ce qui porte au-delà d’une limite ou d’une frontière (comme « trans-pyrénéen) et enfin, ce qui nous retiendra ici, ce qui traverse ou franchit une limite ou une frontière.

La plurivocité du terme « transnational », par la coexistence de plusieurs interprétations potentielles, s'est trouvée illustrée de manière significative par la controverse juridique qu'a suscitée un temps la définition du terme « association européenne » lorsqu’elle a fut proposée, en tant que variante des entités transnationales, par la Commission européenne. On a pu en effet assister, autour du trait « à but non lucratif », à la concurrence des sphères économique et associative au sens classique pour l'assignation du terme qui, après avoir été annexé par l'économie sociale (avec le renfort du Groupe européen d'intérêt économique), a recouvré son acception initiale, exempte de toute intrusion économiciste. On aperçoit là, outre les implications juridiques, sociologiques et politiques de l'assignation d'une notion à un terme dont Michel Callon (1989) et Isabelle Stengers (1989) ont par ailleurs montré qu'elles n'étaient pas limitées aux sciences humaines et sociales, comment le conflit des interprétations engendre cette confusion des termes pour reprendre l'expression dont usait Chaïm Perelman (1953) pour se référer au caractère empirique, c'est-à-dire non formel, du langage juridique. L'exemple qui précède prolonge d'une certaine façon la controverse plus ancienne relative à l'interprétion à donner, dans le cadre des Nations unies, au terme « transnational », où celui-ci a fini par désigner les seules sociétés multinationales, opérant de la sorte une réduction exclusive de celle qui, dans de nombreuses études relatives au fait transnational et dans la lignée des précurseurs du transnationalisme contemporain, recoupait sous cette étiquette les notions de « non gouvernemental » et « à but non lucratif ». De façon plus générale, notons que la notion de transnationalité reste subordonnée au couple Etat/société civile, dont la transposition au niveau international met en relation, mutatis mutandi, l'ordonnancement interétatique et ce qu'on pourrait appeler, en parfaite contradiction, la « société civile internationale » (Ghils 1992, 1993). Si la terminologie est fluctuante, ce n'est donc pas par hasard : elle traduit, dans les exemples choisis, le dynamisme et la labilité de relations transnationales qui ne sauraient se laisser enfermer dans l'homogénéité formelle de la rationalité étatique familière au paradigme réaliste, et reflète en fin de comte le caractère flou, au sens logique et mathématique du terme, des relations entre les acteurs comme de leur propre identité. Ce qui boucle la quête d'une idéographie universelle qui, par excès d'homogénéité, se trouve renvoyée à la multiplicité de ses reflets.

La pluralité des acteurs recensés par la discipline des relations internationales ne suffit pas à épuiser le sujet car, si l'interdépendance des institutions au sein d'une même société impose la centralisation de certaines fonctions sociales et politiques dans l'Etat (défense extérieure, instances d'arbitrage des conflits entre acteurs, coercition dans l'application des normes juridiques), une autre forme d’interdépendance s’ y ajoute, externe cette fois, que traduit la notion de transnationalité. L'une et l'autre supposent la coordination de leurs activités (codes de déontologie, normalisation des modes de communication et autres modalités de coopération), mais la seconde ne passe pas nécessairement par la médiation de l'Etat.

 

Antériorité et antiquité du transnational

De fait, le phénomène n’est récent que si l'on s'abstient de remonter à l'ordonnancement polyarchique du Moyen Age, ou à la diffusion des cultures dans l’Antiquité, qui surplombent par des voies transversales le découpage territorial des pouvoirs politiques associés aux Etats, aux empires ou aux communautés. Dès le 16e siècle, Jean Bodin propose en effet une vision complexe de l'ordre juridique international, qu'il présente comme composé, d'une part, d'un ordre horizontal de relations volontaires juxtaposées et, d'autre part, d'un ordre public vertical contenant des principes communs avec la loi de Dieu, auxquels sont subordonnés les droits internes (Six Livres de la République, V, VI). On retrouve aujourd'hui l'entrecroisement, mutatis mutandi, entre l'ordre hiérarchique du droit international et la transversalité des forces ou espaces transnationaux. La libre circulation des étudiants et des professeurs de l’époque se retrouve à cerains égards dans le progamme d'échanges européens Erasmus, qui fut étendu au monde entier en 2004 sous l’étendard « Erasmus World » en permettant à des millies d’étudiants et d’enseignants arrivés de pays tiers de venir travailler dans les universités de l'Union européenne et à des étudiants européens bénéficieront de bourses pour partir à l'étranger.

Les politologues notent généralement que les mouvements transnationaux se sont développés lorsque le pouvoir politique se trouvait fragmenté, comme au Moyen Age européen, ou incapable de maîtriser l’espace territorial, dans le cas de ce qu’on appelle aujourd’hui « Etats faillis » (failed states). La diffusion de certains facteurs culturels ne s’est jamais arrêtée aux frontières des Etats ou des empires maîtres de leurs territoires, comme l’hindouisme et le bouddhisme en Asie, ou le christianisme et l’islam plus à l’ouest. Ainsi, Michel Angot (1989) parle de culture, littérature et civilisation sanskrites – et non indiennes, en notant en passant que le sanskrit a aussi une histoire occidentale car, langue sacrée pour les brahmanes, le sanskrit découvert par les Européens principalement au XVIIIe siècle devint pour un temps la langue des origines de l'Occident, tout en étant aussi perçue comme celle de l'Orient par excellence. Dès les temps anciens, les religions à vocation universaliste se sont définies comme extraterritoriales. Selon une logique où interagissent le politique, le religieux et le philosophique, les édits d’Ashoka défendaient au IIIe siècle a.c.n. le principe de tolérance et la protection des différentes religions en déclarant que « les sectes des autres peuples méritent toutes le respect pour une raison ou une autre ». On notera le caractère cosmopolitique de ces édits, qui se répandirent depuis Pataliputra, la capitale d’Ashoka qui dominait le nord de l’Inde et quatorze autres Etats, de la Bactriane à l’ouest jusqu’au Deccan, proclamant le « règne de la loi » jusque sur les stèles bilingues en grec et en araméen à Kandahar, aujourd’hui en Afghanistan. On trouve des édits traduits et transposés dans le meilleur style de la philosophie grecque dans le royaume du roi grec Antiochos, après la conquête de l’Asie mineure et de l'Asie centrale par Alexandre le Grand, entamée en 334 av. J.-C. Ashoka est souvent comparé à l’empereur romain Constantin, qui assura l’établissement de la chrétienté, par l’extension du bouddhisme au-delà du sous-continent indien.

 

Transnationalité médiévale

Pour revenir en Europe, les premières institutions transnationales médiévales comptent les ligues urbaines et les ordres monastiques. Ainsi, l’ordre cistercien, fondé en 1115, soit un siècle avant la Magna Carta, est considéré par certains comme l’une des sources du parlementarisme. L'Ordre de Cîteaux est selon Léo Moulin (1980, 1998) la préfiguration pour ainsi dire parfaite d'une organisation transnationale destinée à durer jusqu'à nos jours, dans la perspective d'une société associative de solidarité. Les ordres monastiques, qui s’étendirent en Europe jusqu’aux frontières de la Russie, finirent par éclater sous la poussée des nationalismes et s'organisèrent en congrégations le plus souvent nationales ou, en tout cas, de même langue, ou organisées sous l'angle d'une province qui serait une petite nation au dix-septième siècle. Ils y étaient encouragés, il faut bien le dire, par les princes et par les rois, qui voyaient là une occasion de contrôler plus efficacement les ordres religieux, leurs richesses et leur influence. L’immensité du réseau posait en effet des problèmes administratifs insolubles qui incitèrent les moines à imaginer pour des raisons tout autant religieuses la solution de Cîteaux. La Carta Caritatis qui inspire l'organisation cistercienne est due au génie législatif d’un Anglais, Étienne Harding, et influença un peu plus d’un siècle plus tard la Carta Magna anglaise, qui influença à son tour au moins indirectement la plupart des formes de parlement et de démocratie en Europe et ailleurs. La théorie politique verrait là un exemple édifiant de rivalité entre pouvoirs étatiques et non étatiques, qui fait dire à Léo Moulin, en observateur attentif de l’historie de l’Europe, que « le nationalisme est une maladie mortelle pour toutes les institutions, qu'elles soient religieuses ou civiles. »

Le phénomène ne se limite pas à l’Europe, car les moines bouddhistes réussirent à faire du bouddhisme, dès 381 sous l'empereur Xiaowu (373-396), la religion de référence, mais l'engouement impérial suscita bientôt des réactions contre l'extravagance des dépenses et l'interventionnisme clérical dans les affaires de l'Etat. Le Japon connaît lui aussi la rivalité entre le pouvoir étatique et les formations infra-étatiques de milices, villes ou groupes de villages qui le sapent, rappelant en cela la fragmentation des seigneuries dans l’Europe médiévale entre le XIe et le XIIIe siècle, mais aussi entre l’Etat et les sectes bouddhistes appuyées sur les samouraïs villageois. La secte bouddhiste Ikko s’érige au XVIe siècle en une véritable puissance militaire pendant une cinquantaine d’années autour d’Osaka au centre du pays, pour être finalement écrasée par Oda Nobunaga (1534-1582). En Chine, la conception confucéenne traditionnelle du pouvoir impérial, suprême car venant du Ciel s'accommode mal de l'intrusion de l' « Etat dans l'Etat » que constitue la communauté monastique bouddhiste. Dans le grand débat qui s'instaure vers 340 à la cour des Jin sur la question de savoir si les moines doivent ou non se prosterner devant l'empereur (en Inde, ils forment un corps autonome gouverné par ses propres lois...), c'est leur autonomie qui, dans un premier temps, remporte gain de cause, défendue notamment par le célèbre Huiyuan (334-416). » Dans tous les cas, Gabriel Martinez-Gros (2014) montre que le bouddhisme, au même titre que le christianisme médiéval, affaiblit l’empire. Non seulement ces religions transnationales professent-elles l’une et l’autre un certain pacifisme qui par là désarme les empires, « … amollit les âmes et précipite la chute des dynasties et la dissolution de l’ordre antique… ». Dans l’Europe médiévale, les moines décrits par Léo Moulin sont accusés en ce sens, car ils « …retirent à l’impôt des terres fertiles et des travailleurs nombreux, et …répandent partout l’unique souci de l’au-delà et l’indifférence pour le destin de l’empire. » Déjà au VIIIe siècle, remarque le même auteur au sujet de l’empire byzantin, les empereurs iconoclastes avaient fermé des monastères, réduit des moines à l’état laïc et soumis leurs terres et leurs dépendants à l’impôt pour des raisons semblables.

La motivation des Castillans, avant la modernité, était bien davantage celle de la fin du Moyen Age et du prolongement de la reconquista, qui visait non pas l’établissement de nouvelles frontières politiques, mais la consolidation de la chrétienté marquée par le traité de Tordesillas de 1494. L’abolition des frontières étatiques entre les mondes européen et amérindien par une autorité formellement non étatique revenait ainsi à la sphère mythique des origines. Mais il devait aussi nourrir les rivalités entre les empires. Ainsi, les visées impériales à forte connotation religieuse et universaliste de l’islam, jusqu’à la chute du califat ottoman à la fin de la Première Guerre mondiale, se prolongeront au-delà des contestations du nationalisme arabe, turc ou iranien ou des dissensions chiite et kharidjite. Les États se doivent ici d’imposer la loi islamique à leurs citoyens musulmans, selon une tradition juridique reprise au judaïsme et qui imprégnera fortement le « Printemps arabe ». Les amalgames brouillent non seulement la distinction entre le politique et le religieux, mais aussi la distinction entre communauté politique, facteurs culturels et idéologiques, d’autant plis facilement que l’islam se fonde sur un passé avant tout impérial et s’est imposé sans contestation aux Etats qui ont pu se former en son sein. Aujourd’hui encore, les membres de la Ligue arabe et de l’Organisation de la conférence islamique (OCI), y compris la Turquie « laïque », ont tous adopté des constitutions qui se réfèrent au modèle de la sharia, supra-étatique et transnationale par définition.

Résilience de l’étatique

Une réserve essentielle quant à la validité de ces analyses reste cependant que le terme transnational est dérivé du national, c’est-à-dire de l’étatique. La question qui doit se poser ici est de savoir si l’Etat peut être posé comme référent universel de l’histoire politique, ou s’il n’est qu’une institution parmi d’autres, voire une exception comme l’affirment certains historiens qui en se référant notamment à l’histoire des empires et à l’histoire mondiale. Les revendications identitaires, l’inadaptation de ce que Bertrand Badie (1992) appelle « l’Etat importé » dans les régions qui n’ont pas vu naître ce genre d’institution en sont d’autres indices. Certains secteurs de la société rejettent les allégeances étatiques et peuvent engendrer dans ces espaces des acteurs transnationaux qui en contestent la légitimité sur la scène internationale, comme les réseaux islamistes. De nos jours, le phénomène transnational se manifeste dans tous les secteurs civils au sens large : droits de l'homme, recherche scientifique, échanges culturels, problèmes écologiques mais aussi entreprises économiques et financières, réseaux de communautés ou de peuples indigènes, voire réseaux maffieux si l’on interprète le terme littéralement. Les Etats signataires du Pacte de la SdN en 1919 étaient au nombre de 31, ceux qui ont signé la Charte des Nations Unies en 1945 étaient au nombre de 50 et aujourd’hui l'ONU compte 193 membres, tandis que les associations (ONG dans le vocabulaire de l’ONU) sont au nombre de centaines de milliers, et les associations internationales (OING) enregistrées dans le Yearbook of International Organizations rédigé par l’UAI sont passées de 176 au début de XXe siècle à 38.000 en 2015, auxquelles s’ajoutent 1.200 nouvelles organisations chaque année. L’hétérogénéité et la fragmentation de ces OING ne permet cependant pas de parler d’une société civile internationale ou transnationale, ces deux notions restant distinctes, sinon contradictoires : les associations internationales peuvent se fédérer (ou simplement adhérer à une organisation commune) pour représenter tel ou tel secteur de la société civile dans chaque Etat, sans constituer en rien des acteurs transnationaux à part entière. En ce sens, ce qu’on appelle faussement « société civile internationale » reproduit fidèlement la structure étatique – interétatique - des relations internationales.

L'émergence de la transnationalité à l'échelon européen est un cas particulièrement exemplaire en ce qu'il dépasse l'obstacle interétatique tout en en dépendant, qu'il s'agisse des intérêts portés par les organisations syndicales, par les organisations d'employeurs, par les unions de consommateurs ou par les mouvements de défense de l'environnement ou des droits de l'homme. Autre cas significatif, les entités ethniques ou nationales, souvent qualifiées de « peuples », pourront tour à tour tisser des liens de solidarité transnationale comme l'Organisation des peuples et des nations non représentés (UNPO), jouer le rôle de bâtisseurs d'Etats comme les peuples baltes, kurdes ou palestinien, ou au contraire miner l'intégrité des Etats, comme jadis en URSS et en Yougoslavie et aujourd’hui en Espagne, en Belgique ou au Royaume-Uni.

Le secteur économique engendre des formes telles que l'économie dite « sociale », dont les enjeux sont nourrissent un « tiers secteur » à l'interface de l'économique et du social. Les formations transnationales sont aujourd’hui décrites comme un type particulier d'acteurs de par leur nature ouverte, la perméabilité de leurs limites et leur capacité de transformation, là où l'Etat et la communauté sont perçus comme des instances essentiellement identifiantes et homéostatiques. Favorisée aujourd’hui par la révolution de l'information et des communications et la mondialisation des intérêts économiques, elle tisse des liens transfrontières à l'échelon régional, continental ou planétaire, dont certains empruntent la personnalité juridique des organisations internationales non gouvernementales (OING) ou, dans un sens plus fréquent dans le vocabulaire des Nations unies, aux sociétés multinationales.

 

La nostalgie de l'universel

Si l’on peut dire que par ces voies transversales se trouve transcendé l'ordre westphalien, la transnationalité reste ambiguë du fait des interactions notées plus haut entre ordres distincts. Si l'Eglise catholique médiévale a longtemps disputé sans grand succès le monopole de la souveraineté et de la moralité que s'attribuait le système étatique moderne, l'Eglise contemporaine se réinsère dans un mondialisme encore mal défini où la papauté reconquiert un rôle éthique à la faveur de l'affaiblissement de la souveraineté étatique et de l'expansion d'une société civile mondiale. Le transnationalisme islamique, de son côté, se distingue en ce que la notion d'umma conteste radicalement toute émancipation du politique, et l'évolution des sociétés à prédominance islamique s'est effectivement appropriée ce qui peut apparaître comme vecteur de rationalité (enseignement de masse, réseaux d'informations, instruments technoscientifiques, appareil institutionnel de l'Etat) pour nourrir un islam populaire qui intègre certaines formes de la rationalité mais les soumet à la finalité religieuse. Suivant que l'herméneutique des textes sacrés sera acceptée ou rejetée et que l’islam s’engagera ou non dans une Réforme analogue à celle qu’a connue l’Occident, l'instance de représentation que constitue une société civile encore largement potentielle se trouvera portée par des institutions politiques démocratiques, par l'élément religieux vers une société parallèle, ou s'annoncera, sous ses formes les plus radicales, comme un nouveau totalitarisme théocratique hérité de la tradition médinoise (par opposition au message mecquois) de l’islam primitif, susceptible de s’accommoder de la version jjihadiste, elle aussi transnationale, de cette même tradition.

Il est un autre domaine où l’ordre juridique international se trouve dépassé, au sens littéral du terme, c'est celui des savoirs. Les acteurs y sont certes plus discrets, mais jouent un rôle tout aussi fondamental en se présentant comme les représentants d'un ordre « naturel » qui fonde l'entreprise de normalisation du savoir et de la langue technoscientifique et réalise l'objectif peu contesté des organisations scientifiques inter/transnationales selon lequel « Etant donné la nature intrinsèquement universelle de la science, sa réussite dépend de la coopération, de l'interaction et de l'échange, dont une grande part dépasse les frontières nationales » (CIUS 1989). Le programme physicaliste du Cercle de Vienne, par exemple, inspire la théorie qui veut que les variations culturelles recèlent des concepts et des valeurs susceptibles de fonder un système conceptuel universel que la science terminologique a pour tâche de construire. La terminologie scientifique, en se faisant le véhicule de la normalisation et de la transnationalisation du savoir détaché de ses attaches locales et temporelles, renoue de la sorte avec la tradition de l'unification de la science et son fondement frégéen et aristotélicien.

Que la transnationalité repose sur une norme conventionnelle ou soit issue d'une visée finaliste, mythique ou contraire à toute norme comme les réseaux mafieux, les systèmes qu'elle instaure sont de nature ouverte par rapport au système clos des Etats (Dupuy 1989). Les associations sociopolitiques et culturelles, les réseaux technoscientifiques, les mouvements religieux et idéologiques se déploient dans un espace transversal, doublement : « vertical » entre les Etats et les sociétés civiles, « horizontal » par rapport aux frontières de l'espace géopolitique. Explicitement opposé à l'Etat et à l'interétatique, le transnational fait implicitement ou explicitement appel à l'imaginaire et au mythe. La main invisible de l'ordre économique, la conscience planétaire de l'écologisme, l'hyperbole des droits de l'homme enracinés à la fois dans la dignité de l'individu et dans l'unicité du genre humain, la Communauté internationale dans sa dimension utopique et, en général, tout ce qui « transfigure le politique » (Maffesoli 1991) en forces alternatives sont autant de représentations qui, sur le plan de la théorisation scientifique, requièrent des concepts plus qualitatifs que quantitatifs, une logique plus floue ou contradictoire que binaire, une méthode plus compréhensive qu'explicative.

Enfin, il ne faudrait pas limiter le concept à ses connotations positives ou neutres et omettre cette catégorie particulière de la transnationalité qu’est la criminalité transnationale. Le terme « crime transnational » n’a été créé par les Nations unies qu’il y a 25 ans, pour désigner quelque 18 catégories d'activités, y compris le terrorisme et la piraterie aux côtés des activités criminelles organisées. La criminologie transnationale comparée aborde sous cet angle le système de justice pénale en se concentrant sur les formes transnationales ou transfrontalières du crime et des solutions à y apporter.

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