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Familles bilingues

Deux valent mieux qu'un : effets du bilinguisme sur les émotions, la mémoire et l'empathie.

Mis à jour : 11 Juil 2017

Source : http://theoryandpractice.ru/posts/13647-bilingualism

S'interrogeant sur la sempiternelle question de l'influence de la langue sur l'intelligence, des chercheurs ont mené plusieurs études sur le cerveau de personnes exposées dès leur enfance à plusieurs langues qui vivent dans un monde où un même objet peut être désignés de plusieurs manières. Pourquoi les personnes bilingues ont-elles un meilleur sens de l'orientation que les monolingues ? Pourquoi tendent-elles à être moins douées que ces derniers en mathématiques et ont du mal à se souvenir de leur enfance, voici quelques-unes des questions sur lesquelles T&P apporte un éclairage.

Développement de l'attention
Cet article a été publié dans le magazine “Cultivateur”.
Pendant longtemps le bilinguisme a été perçu négativement par la société. Les chercheurs autant que de nombreux parents étaient persuadés que le double flux d'information était source de confusion chez l'enfant et ralentissait par conséquent son développement cognitif. Ce n'est qu'en 1962, après la publication des travaux des chercheurs canadiens, Elisabeth Peal et Wallace Lambert, qu'il a été démontré que le bilinguisme n'entravait pas le développement des facultés cognitives.
Des études récentes ont montré que des bébés de 7 mois grandissant dans un milieu bilingue obtenaient de meilleurs résultats aux tests d'attention que des bébés monolingues du même âge. Ainsi, l'examen des mouvements oculaires des bébés bilingues lors de ces tests a révélé qu'ils réagissaient plus vite aux stimuli visuels ou auditifs que les bébés monolingues.

Cognition sociale
En russe, le concept psychologique de “Théorie de l'esprit” s'entend comme “théorie des intentions ou “conscience de l'autre” et désigne le fait qu'un individu ne peut vivre au milieu d'autres individus que s'il est capable de percevoir ce qu'ils ressentent et ce qu'ils pensent, même de façon lacunaire.
Agnès Kovacs, neuropsychologue de la Sissa (Scuola Internazionale di Studi Superiori – Ecole Internationale d’Etudes Supérieures en Italie) a mené une étude sur un groupe de 60 enfants âgés de 3 ans, dont une moitié était composée de bilingues romano-hongrois, et l'autre moitié - d'enfants monolingues. Elle mima devant les enfants l'histoire de deux marionnettes, dont l'une était bilingue, et l'autre monolingue, qui avaient décidé d'acheter des glaces. Lorsque les personnages parvinrent sur la place, le marchand de glaces annonça dans la langue qu'une des marionnettes ne connaissait pas qu'il n'avait plus de glaces, mais qu'il en restait chez le vendeur de sandwiches. Kovacs traduisit cette phrase aux enfants monolingues du panel, puis elle posa à tous les enfants la question suivante : “où la marionnette (monolingue) ira-t-elle acheter de la glace ?”Les enfants bilingues ont tout de suite compris que cette marionnette, n'ayant pas pu comprendre ce qu'avait dit le marchand de glaces, irait tout de même acheter la glace chez lui. Entrainés quotidiennement à passer d'un système langagier à l'autre, les enfants bilingues ont acquis une expérience importante dans la compréhension de la conscience d’autrui et ont exercé le contrôle exécutif, fonction du système nerveux qui permet d'analyser et d'interpréter les changements détectés dans l'environnement afin d'y répondre de manière adéquate et planifiée. Cette capacité leur permet de renoncer plus facilement à une croyance erronée et commencer à chercher une solution alternative.

Analyse d'images
Nous sommes tous familiers aux images gestalt dont la perception change en fonction de l'angle de vision, donnant à voir tantôt une image, tantôt une autre. Quels sont les mécanismes de perception permettant de déceler la deuxième image? On sait, par exemple, que les adultes résolvent ce type de casse-têtes plus vite lorsqu'il leur est suggéré que deux interprétations sont possibles. Quant aux enfants de moins de cinq ans, ils ne peuvent absolument rien déceler si on ne leur donne aucun indice. Des psychologues de l'université de York de Toronto (Canada), Ellen Bialystok et Dana Shapiro, ont cherché à comparer les capacités d'enfants bilingues à ceux d'enfants monolingues à distinguer dans un chaos de lignes des figures d'objets et des silhouettes. Ils ont montré aux enfants de 6 ans plusieurs images gestalt. Dans chacune des tâches, les bilingues ont remporté en moyenne des résultats supérieurs à ceux des monolingues. Comme dans l'expérience avec la marionnette, c'est leur capacité à s'affranchir d'une interprétation unique pour rechercher des possibilités alternatives qui a fait la différence.

Forme ou Contenu
Les objets peuvent être désignés de façon différente selon les langues, tout dépend du signe pris comme référence.
Ainsi, en anglais le mot “glass” (verre) désigne à la fois la matière et l'objet et se distingue ainsi du mot “tasse” qui quant à lui renvoie uniquement à un objet.
En russe, le critère typologique retenu est la forme. La tasse a une anse et peut être déposée sur une soucoupe. Parler de « tasse à facettes » est donc une faute.

En 2011, Aneta Pavlenko et Barbara Molt ont réalisé une étude intitulée “Cuisine russe” au cours de laquelle elles ont proposé à un groupe composé de 20 personnes bilingues russe-anglais, 20 monolingues russe et 20 monolingues anglais, de désigner par des termes courants un certain nombre d'objets photographiés (divers récipients). Il se trouve que les anglophones ont réparti ces objets en trois catégories (tasse, bol et verre) tandis que les russophones en ont établi dix. En plus des trois catégories déjà mentionnées, les russophones ont utilisé les mots « ballon », « flûte », « coupe », « pipe », « cruche », « vase », et même « louche ». Comparés aux monolingues, les bilingues ont affiché des perceptions différentes. Dans la catégorie “tasse”, comme les anglophones, ils ont placé les objets que les russophones rangent habituellement sous le vocable “verre”. Et dans la catégorie “verre”, ils ont englobé tous les récipients faits de verre, y compris le petit verre à vodka, par exemple.


Arithmétiques et langue
Beaucoup de langues possèdent un système numérique qui leur est propre. Ainsi, quatre-vingts (quatre fois vingt) en français devient en russe “vosemdesjat” soit “huit-dix” c'est à dire huit fois dix. En langue Piraha (une des langues des peuples d'Amazonie), il n'existe tout simplement pas de chiffres et on utilise des concepts de quantité correspondant plus ou moins aux termes “plusieurs” (de 1 à 5), “davantage” (pour plus de 5), etc.


Les chercheurs américains, Wade et Menon ont mené une enquête en 2000 afin de mettre en évidence l'influence de la langue maternelle dans la cognition numérique. Les personnes interrogées devaient indiquer la langue qu'elles utilisaient habituellement pour faire des calculs, dire l'heure, se rappeler un numéro de téléphone et évaluer le montant d'une remise dans un magasin. Parmi les 522 hispano-américains bilingues interrogés, dont la langue maternelle était l'espagnol, 84% ont déclaré préférer réaliser les opérations arithmétiques en anglais. Le fait est que c'est à l'école, dans leur seconde langue, que s'est réalisé le processus complexe d'apprentissage du calcul et de mémorisation des tables de multiplication. Ces connaissances sont stockées par le cerveau sous forme verbale si bien que les convertir dans la langue maternelle reviendrait à entraver le processus automatique de remémorisation.

Langue de la mémoire et langue de l’écriture
C'est souvent la langue qui détermine quels évènements seront conservés dans la mémoire d’une personne. Vladimir Nabokov, qui a immigré aux États-unis où il a écrit ses mémoires en anglais, a été tiraillé entre la langue de sa mémoire et sa langue d’écriture. Quand il entreprit la traduction de son livre en russe, de nombreuses notes et commentaires qui avaient été nécessaires à la compréhension des événements par un public anglophone, se sont avérés totalement inutiles. En revanche, dans cette nouvelle version de ses mémoires, des détails concernant les premières années de la vie de l'écrivain furent ajoutés: la langue maternelle, à la manière de la Madeleine de Proust, avait fait surgir de la mémoire des souvenirs d'enfance longtemps oubliés. “La version russe du livre est au texte anglais, ce que les majuscules sont aux italiques ou bien encore ce qu'un visage de pleine face est à un profil stylisé, déclarait Nabokov à propos de Autres rivages.

Les recherches sur le bilinguisme menées dans les années 2000 ont également montré que l’émergence des souvenirs dépendait la langue parlée. La langue maternelle fait remonter des souvenirs qui renvoient au pays d'origine, tandis que la seconde langue ravive ceux qui sont liés à la vie dans le pays d'accueil. Parler de son enfance dans une langue acquise ralentit le processus de remémorisation, comme cela a été démontré par des études cliniques. Une patiente bilingue hispano-américaine à qui on avait demandé de raconter un accident de voiture, en anglais puis en espagnol, s'exprima plus longuement et avec plus de détails quand elle passa à l'espagnol, sa langue maternelle : “C'est comme si je voyais défiler devant moi toutes les images de l'accident. Je n'ai pas eu cette impression quand je parlais en anglais,” commenta-t-elle.

Emotion et jugement moral
La langue dans laquelle sont formulés les problèmes éthiques peut influer sur nos choix.
Le psychologue Boaz Keysar de l'université de Boston a conduit une série d'expérimentations connues sous le nom du “dilemne du tramway.” Il demanda à 317 étudiants d'imaginer un tramway en train de dérailler avec cinq personnes à bord. La question posée était : seriez-vous prêts à sacrifier une personne, en la poussant sur les rails pour sauver les autres ?

Plusieurs catégories de bilingues ont participé à cette expérience : anglais-espagnol, coréen-anglais, anglais-français, anglais-hébreu. À peine 20% des participants se prononcèrent pour le sacrifice quand le choix leur fut soumis dans leur langue maternelle, mais ce pourcentage passa à 33% quand ils furent interrogés dans la langue acquise. Il en ressort que même parfaitement maîtrisée, la langue acquise provoque des réponses émotionnelles moins intenses que la langue maternelle. Ainsi, les choix dans une langue étrangère altèrent notre tendance à l'empathie et à l'altruisme.

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