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Le livre d\'or

Bernadette ENGEL-ROUX, poète


Zuletzt aktualisiert: 14 Mai 2008

Bernadette ENGEL-ROUX...En un temps où tout s’envisage à une échelle dite "planétaire", le brassage des langues et êtres autorise de regrettables confusions, et laisse planer l’illusion d’un europanto ou d’un planétopanto. La pluralité des langues et des cultures est étrangère au panier de crabes où elles se mélangeraient toutes... (extrait du Livre d'Or "Les intellectuels et artistes pour le plurilinguisme et la diversité culturelle" en cours d'écriture dans le cadre de la journée du 23 juin à l'UNESCO)

 

...En un temps où tout s’envisage à une échelle dite "planétaire", le brassage des langues et êtres autorise de regrettables confusions, et laisse planer l’illusion d’un europanto ou d’un planétopanto. La pluralité des langues et des cultures est étrangère au panier de crabes où elles se mélangeraient toutes. Aussi je remercie les organisateurs de cette après-midi de réflexions et de lectures d’avoir eu l’idée judicieuse de donner la parole à des écrivains et à des poètes, pour élargir le champ des formulations relatives au fait de langue. Car il me semble que la littérature, et plus particulièrement la poésie, est le lieu de la langue (et non pas de telle ou telle langue en son expression singulière) où s’énonce, se comprend, se partage, ce qu’il y a de plus humain en l’homme. Et ce qui fait que seul l’homme, dans le règne vivant, est fondateur de culture et de civilisation. En sorte que l’on entendra mieux, hors de tout apprentissage, le grec d’Homère et le latin de Virgile, l’ancien français de Villon, l’italien de Dante, l’espagnol de Cervantes, l’américain de Leaves of Grass, le russe de Mandelstam, que le franco charabia des portables, le verlan des collégiens ou le globish des hommes d’affaires.

La poésie énonce en sa langue les valeurs essentielles qui sont la part profonde et le lot unique de l’homme. Dans les camps de concentration, pour survivre, des hommes se récitaient des poèmes dont la force passait la barrière des langues. Pensée mise ainsi en poème :

 

Le poème est l’invocation de vous. Est une déclinaison de personnes. Mon inclination pour la déclinaison de vous seul à toutes les personnes. Je vous appelle. Je vous invoque. Un peuple se relève. Le poète est plusieurs. Légion solitaire aux portes cimmériennes.

La poésie comme un don. Mais l’offrande est précaire, refermée dans sa langue. Les autres en nous s’entendent. J’entends en moi leur plainte, je sais sur moi leurs pleurs. Nous récitons des résonances. Le poète est mémoire. Le poème est polyphonie.

Nous parlons même langue, et plurielle. Nous répondons parfois. Nous nous peuplons de résonances. Nous ne sommes plus seuls. Nos solitudes debout retracent la chambre des échos. Elèvent commune prière. Traversent toutes frontières.

L’amour est une poésie de l’autre. Le poème réinvente l’autre pour mieux le regarder. Pour dire qu’il n’est pas seul. Et à qui. D’un bout du monde à l’autre.

Je vous invoque. Visiteur de mes nuits. Mes bras ouverts portent une dépossession. Mes mains font signes vains.

Il me reste le désir de vous. Le long désir de ce qui fut étreint. S’est dérobé. Le poète est l’élu d’une privation. J’abriterai votre absence. Serai le creux de votre cri en moi, l’empreinte de vos pas perdus. Votre demeure de mélancolie.

 

                                                         

 

Bernadette ENGEL-ROUX, poète de nationalité française, mène un travail passionné en poésie contemporaine. A participé à de nombreux colloques sur des poètes français vivants, et a publié à ce jour deux essais chez Babel éd. : sur Pierre Oster et sur Jacques Réda. Et surtout une douzaine de recueils dont Nocturne et Hauts sont les Monts (Corlevour éd.) et reçu entre autres le prix Louise Labé 2007 pour Une Visitation (L’Arrière-Pays éd).