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Programme Emergence(s) 2017 : un appel à projets pour soutenir la recherche. La Mairie de Paris donne l'exemple en français et en anglais

Mis à jour : 11 Fév 2017

Des chercheurs se sont émus que l'appel à projet de la Mairie de Paris ne soit pas seulement en anglais et y ont vu une discrimination vis-à-vis des chercheurs non francophones. Ils ont même déposé une pétition qui a recueilli à ce jour 135 soutiens.

L'argument de la discrimination n'est pas crédible dès lors le dossier de candidature peut être déposé "en français et/ou en anglais".

En fait l'argument véritable est le suivant : "Ce changement envoie un mauvais signal à la communauté scientifique internationale. Il laisse penser que la ville de Paris ne cherche pas à se positionner comme un pôle d’excellence scientifique, tourné vers la recherche de pointe, qui a lieu essentiellement en anglais." On a compris que selon l'auteur de cette pétition, la recherche en français ne peut qu'être une recherche de mauvaise qualité.
Or, les projets de recherche soutenus par la Mairie de Paris concernent toutes les disciplines et visent des projets transdisciplinaires.

Les chercheurs sont divisés sur l'importance du facteur linguistique et culturel sur la recherche dans les sciences dites "dures". On lira dans l'ouvrage publié par l'OEP Plurilinguisme et créativité scientifique (coord. Pierre Frath et José Carlos Herreras) plusieurs contributions sur ce sujet, notamment celle de Laurent Lafforgue, médaille Fields 2002, qui soutient, s'appuyant sur des témoignages de tout premier ordre que le facteur linguistique et culturel en peut être ignoré. Mais pour les sciences humaines, il n'y a aucun doute, un bon chercheur en sciences humaines peut difficilement être monolingue ou seulement anglophone.

Une étude de l'université de Cambridge dont nous avons publié un compte rendu montre qu'un tiers de la recherche se fait encore aujourd'hui, malgré l'anglicisation accélérée depuis les années 80, dans une langue qui n'est pas l'anglais. C'est un grand dommage pour la recherche, et la préconisation de Cambridge n'est pas de concentrer encore plus sur l'anglais, mais au contraire de créer des ponts entre les publications scientifiques et entre les équipes de recherche. Cela veut dire accueillir des articles dans d'autres langues que l'anglais et généraliser les résumés plurilingues.

S'il en est ainsi, ce n'est pas parce que les chercheurs qui travaillent et publient dans une autre langue que l'anglais sont mauvais (contrairement à ce que suppose le parti pris anglophone de la pétition), mais parce que les concepts peuvent ne pas exister en anglais (comme des concepts en anglais peuvent n'exister qu'en anglais). C'est aussi parce que tout une partie du travail de recherche, que ce soit par la consultation des sources ou par des enquêtes de terrain, ne peut pas se faire en anglais. Imaginons une recherche sur Heidegger qui se ferait uniquement à partir de traductions en anglais (ou en français). C'est exactement la même chose en sociologie du travail, en droit, en histoire, etc. Donc, il ne peut y avoir de bonne recherche, sauf dans des disciplines très spécialisées, qui ne soit pas plurilingue. En conséquence, un chercheur monolingue, ne connaissant qu'une seule langue ou n'en pratiquant qu'une seule, ne peut être un bon chercheur, que cela plaise ou non. Il est par construction enfermé dans les limites de sa discipline, voire plus exactement, de sa sous-spécialité.

Donc, le choix de la Mairie de Paris est donc doublement justifié, parce que la Ville de Paris est en France, et au plan strictement scientifique, d'autant que les projets visés sont des projets transdisciplinaires.

Pour terminer, il est évident que les porteurs de projet étrangers qui candidatent ne sont pas des chercheurs de passage. Ils parlent selon toute vraisemblance suffisamment le français pour être capables de déposer un dossier de candidature en français, et s'ils ne le sont pas, il leur est permis de le déposer en anglais.

Les grandes agences de recherche, qui sont passées à l'anglais dans les dix dernières années, feraient bien de suivre l'exemple de la Mairie de Paris.

L'OEP