Logo de l'OEP
Logo de l'OEP

Souveraineté linguistique ? (I)


Última actualización: 7 Jun 2020

On parle beaucoup en ce moment de « souveraineté économique ». Pourrait-on parler de « souveraineté linguistique » ?

Le mot « souveraineté » est essentiel. Si le concept même est apparu avec la naissance de l’État moderne et exprime la puissance supérieure de l’État par rapport à toute autre sorte de pouvoir, et comme l’État a cessé de devoir son existence à Dieu, il a bien fallu qu’il puise sa légitimité dans le peuple qui est le vrai souverain. Et si le peuple ne peut trouver son expression juridique dans l’État, il cesse d’être souverain. Il existe des peuples sur cette Terre qui sont dans cette situation de ne pas avoir d’État, qui aspirent à la souveraineté mais ne parviennent pas à l’obtenir faute d’État.

La « souveraineté » est souvent confondue avec l’indépendance. Ce n’est pas faux, car de même que l’indépendance absolue n’existe pas, le pouvoir souverain absolu n’existe pas davantage, ne serait-ce que parce que le pouvoir souverain rencontre d’autres pouvoirs souverains.

L’économiste et philosophe français François Perroux avait trouvé, pour expliquer que l’indépendance économique absolue n’existait pas dès lors qu’il y a échange, une formulation très suggestive qui était la notion de modalité d’interdépendance, et précisait que dans le monde réel, il existait des modalités fortes d’interdépendance et des modalités faibles d’interdépendance. Il n’y a que dans les manuels ou dans les déclarations politiques que l’on peut parler d’égalité, alors que l’on sait bien qu’au-delà de l’égalité des droits, on observe que certains sont plus égaux que d’autres, selon l’expression consacrée. En économie ou l’inégalité est la règle, on va chercher au niveau collectif et individuel à construire à son avantage une modalité forte de l’interdépendance. Aspirer à avoir plus d’influence sur son partenaire ou son concurrent que l’inverse fait partie de la vie, même si on ne le cherche pas a priori. Comme il faut bien vivre avec les autres, on va se fixer des règles et ces règles que l’on souhaite équitables vont, qu’on veuille ou non, traduire l’état des rapports de force tels qu’ils existent dans une période historique donnée. C’est ainsi que les relations internationales vont évoluer au cours du temps entre divers niveaux d’unilatéralisme et de multilatéralisme.

En matière linguistique, on peut établir un parallèle avec la souveraineté étatique et avec l’économie, mais avec des différences fondamentales.

La première différence, existentielle, est que si l’on peut s’approprier un territoire, si l’on peut fabriquer un objet dont on se rend propriétaire et si territoire ou marchandise peut s’échanger ou se négocier, on ne peut pas s’approprier un mot inventé par soi ou quelqu’un d’autre. À partir du moment où un mot a commencé à exprimer un bout de réalité (matérielle ou imaginaire) et qu’il est partagé par la communauté, il peut commencer à circuler tel un virus.

Un écrivain est l’auteur d’une œuvre sur laquelle dans la société moderne il a acquis des droits patrimoniaux, mais les mots qu’il a utilisés, même s’il a été le premier à les utiliser, il ne peut se les approprier.

C’est la raison pour laquelle l’expression d’« emprunt linguistique » est assez trompeuse et malvenue. En effet pour qu’il y ait emprunt il faut qu’il y ait un emprunteur et un prêteur. Et, d’une manière générale, celui qui emprunte est en principe tenu de rembourser le montant de sa dette. Rien de tel avec le langage. Il serait plus adéquat de parler de « captation » ou « d’adoption ». Quand nous adoptons la pizza ou le couscous parmi nos plats préférés, c’est l’idée que nous prenons sans l’intention de la rendre, et la population où l’idée est née n’a pas tellement à en souffrir puisqu’elle n’est pas privée de son plaisir et qu’elle peut au contraire tirer quelque fierté d’être la source d’un tel plaisir partagé.

Dans certains cas l’« emprunt » linguistique est exactement l’inverse d’une adoption et est plutôt assimilable à de la vente forcée.

On aura observé, dans cette période exceptionnelle de confinement pour cause de coronavirus que dans toutes les langues, les gens se sont montrés très créatifs linguistiquement parlant. Beaucoup de mots de circonstance seront éphémères comme « coronapéro » ou « téléfête des travailleurs », mais d’autres sont appelés à durer. C’est par exemple le cas du mot cluster (de contamination) qui nous est directement imposé par les milieux scientifiques sans justification linguistique ni scientifique en remplacement des mots compréhensibles par tous, en particulier « foyer de contamination » ou « concentration de cas de contamination. » C’est un fait manifeste de domination linguistique qui s’explique par le fait que la langue véhiculaire des milieux scientifiques est devenue l’anglais et que depuis quelques décennies, on ne prend même plus soin de traduire ou d’utiliser le vocabulaire préexistant. On le remplace. Si l’on prend le mot « tracking » ou « tracing », on peut faire la même constatation. Pourtant « suivi » (c’est le terme d’un des rares articles scientifiques sur le sujet ayant sa traduction en français) ou « traçage » aurait sa raison d’être. La vérification est facile : le mot « traçage » se prête à un paradigme tout à fait puissant : trace, tracer, traceur, tracée, traçant, traçable, traçabilité, traçoir, etc. que l’on peut très facilement enseigner et qui offre en lui-même une richesse intellectuelle que tout élève pourra facilement s’approprier, ce que ne permettent ni « cluster », ni « tracing ». Les anglicismes dans ces cas, sont des facteurs de perturbation qui appauvrissent la langue et perturbent les processus naturels de la compréhension et de la transmission. Il faut comprendre les processus à la base de ces phénomènes qui ne sont pas des « emprunts » et dont la signification sociale est profonde. Comment et pourquoi emploie-t-on, que ce soit le fait de personnalités politiques, de journalistes ou de scientifiques, des termes non compréhensibles par tous et qui conceptuellement n’ajoutent rien à la langue ?

Une autre différence majeure est celle de la territorialisation et de la frontière.

Une idée simpliste voudrait que les frontières linguistiques correspondent aux frontières politiques. La réalité est assez éloignée de cette représentation. D’abord l’idée de frontières linguistiques est d’une nature complètement différente de la frontière politique. Si dans des grandes agglomérations comme Paris, Londres, New York, Lagos ou Abidjan, on voit se regrouper dans certains quartiers des populations de mêmes origines, est-il légitime de parler de frontière ? Au passage, la situation moderne n’est pas différente de ce qu’elle était déjà pendant l’Antiquité et au Moyen Âge dans les grandes villes marchandes sur le pourtour méditerranéen qui étaient des villes très cosmopolites. Louis-Jean Calvet décrit et explique très bien tout cela dans La Méditerranée, mer de nos langues1.

Maintenant, prenons le problème à l’envers, à partir des frontières politiques. Au fur et à mesure que se sont constitués les États que nous connaissons aujourd’hui, les frontières très changeantes se sont beaucoup déplacées au cours des siècles au gré des guerres, des redécoupages par les traités, accompagnés ou non de migrations et de déplacements de population.

Prenons le cas de la France. Une image inexacte voudrait faire coïncider l’expansion du français avec les progrès territoriaux de la monarchie française. C’est un fait quasi universel que l’expansion linguistique accompagne la puissance des États et l’on voudrait plaquer cette quasi-loi sur l’histoire de la langue française. Mais cela reste une vision très grossière des choses, car par exemple, au XIIe siècle alors que le royaume de France était un petit royaume, les territoires où la langue française était déjà présente étaient beaucoup plus étendus que ne l’était le royaume.

Le royaume était grossièrement partagé entre le domaine des langues d’oïl et le domaine des langues d’oc. Le pays d’oïl englobait des régions échappant totalement à l’autorité du roi de France avec la Wallonie, la plus grande partie de la Lorraine et de la Franche-Comté et vers le sud-est jusqu’à Neuchâtel en Suisse. Mais on trouve des usages du français, il s’agissait du vieux français, bien au-delà, dans la péninsule italienne et au Moyen-Orient, sans compter le fait que le français est la langue des cours et des classes cultivées en Angleterre, en Allemagne et en Flandre2. Évidemment, toutes les populations sur les territoires concernés ne parlaient pas ce français, tant s’en faut. Mais cela veut dire que dès les XIe et XIIe et sans doute bien avant, ce français était déjà la langue commune d’un milieu dirigeant et koinè littéraire qui s’est élargie avec le développement de la bourgeoisie urbaine, sans grande correspondance avec le royaume de France.

La non-correspondance entre les frontières étatiques et les espaces linguistiques est une règle assez générale, la correspondance étant l’exception, même si au XIXe siècle le mouvement des nationalités a tendu à faire correspondre, mais de manière très imparfaite les frontières politiques avec la géographie linguistique. En tout état de cause cette non-correspondance a pour effet de rendre plus complexe toute réflexion sur l’idée de souveraineté linguistique.

Maintenant, il faut considérer la langue avant toute chose comme un fait social et anthropologique.

L’idée n’est pas vraiment nouvelle car il faut remonter au moins à Platon et à Aristote pour la voir exprimée de manière très forte.

Pour simplifier à l’extrême, avant Platon, on croyait que le mot était la chose. Avec Platon on comprend que les mots servent à désigner les choses, et qu’éventuellement plusieurs mots peuvent désigner la même chose, sans oublier que le fait de désigner n’est pas un fait individuel. Le mot ne devient mot qu’à partir du moment où il est partagé par la société. Le langage est bien une création humaine. Le nom, distinct de la chose, sert à distinguer la réalité. Il est donc un instrument de connaissance3. Aristote ira plus loin en solidarisant le langage et la pensée : « Appartient à la pensée tout ce qui doit être établi par le langage »4.

À partir du moment où l’on associe le langage à la connaissance et à la pensée, on voit que le « je pense donc je suis » peut aisément se reformuler en « je parle donc je suis ». Le langage, fait social, est donc également un formidable pouvoir, voire le pouvoir par excellence, qui passe avant la force physique.

Il faut interroger ce raccourci troublant.

Une question fondamentale est le rapport du langage avec le monde réel. Dire que le nom permet de distinguer la réalité, signifie-t-il que le nom, la parole, n’appartient pas ou est extérieur au réel. C’est difficile à soutenir, bien que cette idée ait dominé la philosophie occidentale pendant des siècles et que l’on ne soit pas encore aujourd’hui débarrassé de cette fâcheuse représentation. Voici un exemple simple. Tout le monde sait aujourd’hui ce qu’est une fake news, en français une « fausse information » ou une « infox ». Une des infox les plus extraordinaires de toute l’histoire de l’humanité, a été l’invention des « armes de destruction massives » par le président G.W Bush, afin de permettre aux États-Unis de mener une guerre destinée à rétablir la domination américaine sur le Proche-Orient. Lesdites « armes de destruction massive », on le sait et les auteurs ont avoué, n’ont jamais existé, mais la guerre, si. Comment une telle guerre qui a bien existé pourrait-elle avoir été déclenchée par quelque chose qui n’existe pas ? Donc la parole n’est pas extérieure au monde réel, elle en fait partie, et elle fait plus qu’en faire partie, elle contribue à le transformer. On sait, grâce à l’astrophysique et la physique quantique, le monde infini et infiniment en expansion. La seule limite au pouvoir de la parole est son rapport complexe au monde réel auquel elle appartient.

À ce stade, il nous faut souligner deux paradoxes qui s’entrechoquent.

Le premier est de savoir comment nous sommes parvenus en Occident à définir la langue comme un instrument de communication.

Est-il possible que la théorie mathématique de la communication5 ait pu exercer une telle influence sur les linguistes que le langage puisse se résumer à un échange de messages entre au moins deux interlocuteurs dans lequel la langue est réduite à un code. Selon cette théorie, la pensée de l’émetteur est transformée en un code, la langue naturelle, et est ensuite décodée par le récepteur, la langue naturelle, le code, étant déliée de tout lien avec le monde de la connaissance. Si la langue de l’émetteur diffère de celle du récepteur, il suffit de mettre en correspondance deux codes, et le tour est joué. Cette représentation de la langue délirante est encore très présente dans le monde de la recherche, y compris en linguistique, et est certainement celle qui prédomine dans le sens commun. Cette situation est grave au point que le linguiste le plus célèbre de ce siècle, qui n’est pas le seul à dénoncer cette vision des choses, Noam Chomsky, s’en est inquiété avec vigueur dans un essai récent, déniant toute base scientifique à cette représentation simpliste de la langue comme moyen de communication et rappelle la nécessité de revenir à la pensée classique qui veut que la langue soit avant tout « un instrument de la pensée »6.

Dans un excellent roman, La septième fonction du langage, prix Interallié 2015, Laurent Binet7, base toute son intrigue, sur le style du polar, sur cette fonction oubliée du langage, qui est le pouvoir.

L’autre paradoxe, c’est la tendance opposée, « postmoderne », selon laquelle le langage serait la seule réalité. Le réel n’aurait d’existence qu’à travers le langage. Cela veut dire en clair que tout ce qui s’écrit et se dit a la même valeur. Donc la vérité n’existe pas, ou plutôt tout est vrai, ce qui revient au même. Chacun peut créer sa réalité. Il n’y a que des rapports de pouvoir. En dehors de la guerre généralisée, c’est un problème sans solution.

Ce n’est pas l’approche du plurilinguisme.

Le langage fait partie du monde mais n’est pas le monde a lui tout seul. Chaque langue s’analyse comme un effort infini pour comprendre le monde, un monde infini et infiniment évolutif et cela dans des contextes historiques et géographiques spécifiques, sources d’une diversité infinie d’expériences, et donc, malgré la communication massive, aucune langue ne peut prétendre tout dire sur le monde. C’est le sens qu’il faut donner au célèbre aphorisme de Wittgenstein « les limites de mon langage signifient les limites de mon propre monde ».

Il faut donc comprendre qu’il n’y a pas d’essence du langage et qu’aucune langue n’a une essence. Chaque langue comme réalité sociale est le produit des expériences historiques des peuples qui la parlent, et ceux-ci étant en contact les uns avec les autres, les langues vont elles-mêmes évoluer au contact des autres. Essentialiser les langues, c’est les réduire. « Absolutiser sa langue la condamne à la finitude. Seul l’ange du Relativisme peut ouvrir son cachot » dit très justement François Vaucluse.8

Et c’est là que se pose réellement la question de la souveraineté.

« Nommer, c’est exister ! ». C’est par la langue que les peuples existent.

Nous, les modernes, nous avons conceptualisé le langage, conceptualisé la culture, le pouvoir etc.

La langue ne se confond pas avec la culture, elle peut en accueillir de multiples, et les cultures comprennent elles-mêmes d’autres cultures. Existe-t-il une culture européenne ? Oui bien sûr, même si on ne sait la définir, et en tant que culture elle accueille une multiplicité de langues et d’autres cultures. Tout cela s’entrelace et interagit au rythme des échanges économiques et selon les moyens techniques. Ce sont donc des ensembles à la fois ouverts et fermés, constitutifs de milieux éminemment mais inégalement riches et variés pour les individus. Milieux dont on ne s’affranchit pas aisément, mais la liberté de l’individu peut être aussi cette capacité à s’élever et à échapper en partie à sa culture. En partie seulement. La littérature du déracinement est immense.

C’est une évidence que l’individu n’existe pas en dehors du ou des milieux dans lesquels il s’est développé ou dans lesquels, chose plus rare, il a pu prendre racine.

Donc, exister individuellement et collectivement c’est pouvoir dire les choses, parler du monde, du monde d’avant ou du monde d’après, et d’être entendu, pouvoir agir, c’est quelque chose d’éminemment concret, et dans sa ou ses langues. Michel Serres le rappelait avec force : "Un pays qui perd sa langue perd sa culture ; un pays qui perd sa culture perd son identité ; un pays qui perd son identité n'existe plus. C'est la plus grande catastrophe qui puisse lui arriver."9

Que celui qui doute des rapports entre langue et culture fasse l’exercice de comparer comment l’on parle et pense la laïcité dans différentes langues. Ce n’est qu’un exemple.

Se vouloir « souverain » sans le pouvoir de la langue est un non-sens. Mais, il ne faut surtout pas se méprendre sur la notion de pouvoir. Il s’agit du pouvoir créatif, de la puissance de l’arbre qui pousse et s’élève, ce n’est pas le pouvoir de soumettre. Malheureusement et c’est tragique, les deux sont indissolublement liés comme l’avers et l’envers de la médaille.

Peut-il donc et doit-il exister une souveraineté linguistique ? Oui, certainement, mais les États ne sont que des acteurs parmi d’autres où agissent des communautés de parlants (écrivains, scientifiques, publicitaires, entreprises, syndicats, associations, etc.). Les États ont d’ailleurs toujours des politiques linguistiques, même sans le savoir ou le dire, ne serait-ce qu’à travers l’éducation et l’enseignement. Un politique de souveraineté linguistique peut et doit être éminemment ouverte aux autres langues sans se nier elle-même.

Dans un ouvrage qui a fait date, Pascale Casanova avait expliqué comment a fonctionné la république mondiale des lettres10 depuis le Moyen Âge jusqu’à nos jours. Il faudrait pouvoir y intégrer la production scientifique et toute la production culturelle en dehors des lettres. La république mondiale deviendrait alors celle des langues.

1 Louis-Jean Calvet, La Méditerranée, mer de nos langues, CNRS Éditions, 2016, Paris, 328 p.

2 Jacques Chaurand (dir.), 1999, Nouvelle histoire de la langue française, Seuil, pp. 38, 98–99; Colette Beaune, 1985, Naissance de la nation française, Gallimard, p. 296

3 Voir Julia Kristeva, 1969, Le langage, cet inconnu, Seuil, p. 109

4 Aristote, La poétique (1456b), cité par J. Kristeva, ibid. p. 115

5 C.E Shannon et W. Weaver, The Mathematical Theory of Communication, Urbana, 1949

6 N. Chomsky, Quelle sorte de créatures sommes-nous ?, Lux, 2016

7 L. Binet, La septième fonction du langage, Grasset, 2015

8 Dir. Samia Kassab-Charfi et François Rastier, Mille langues et une œuvre, 2016, Éditions des archives contemporaines, p.5.

9 Michel Serres - Défense et illustration de la langue française aujourd'hui, 2018, p. 55

10 Pascale Casanova, La république mondiale des lettres, Seuil, Paris, 1999, 491 p.