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Edito

Le plurilinguisme dans le développement durable, thème des 5es Assises européennes du plurilinguisme, triple défi : scientifique, politique et médiatique (2e appel à communication)

Mis à jour : 16 Nov 2018

En établissant un écheveau de liens entre les langues et le développement, nous pénétrons dans un domaine où les questions linguistiques sont peu présentes, alors que beaucoup de travaux touchant les langues concernent en réalité des problématiques de développement.

En choisissant pour thème des 5es Assises le « développement durable », nous nous sommes interrogés en tant que linguiste sur le bien-fondé de l’expression « développement durable ». Comme si le « développement durable » était plus ou moins que le développement. L’ajout de l’adjectif peut exprimer une restriction par rapport au sens du mot développement, ou au contraire une extension pour dire que le développement durable est plus que le développement. Quoi qu’il en soit l’association des deux termes est absurde, car le développement ne peut pas ne pas être durable, car s’il ne l’est pas, il n’est plus le développement. Et que l’on ne dise pas que « durable » est une mauvaise traduction de « sustenable », car un développement insoutenable n’est pas non plus du développement et ne peut être durable.

En fait l’expression, apparue dans les années 60 pour pouvoir désigner un programme mondial mettant l’accent sur les aspects environnementaux, obéissait manifestement à des objectifs de communication. Jacques Chirac, à juste titre (voir le texte ci-dessus issu de l’exposition de 2016 au musée des Arts premiers), a attiré l’attention sur les langues en danger et sur « la diversité culturelle comme un des piliers du développement durable ». Soit ! Mais, interroger tous les aspects du développement à la lumière des questions posées par les langues et le langage, poser la question des relations entre les langues et le langage et le développement économique, social et culturel, c’est lancer un triple défi, scientifique, politique et médiatique.

Le défi scientifique est d’abord épistémologique dans la mesure où il faut savoir de quoi l’on parle quand on traite de la langue. Tant que l’on considérera les langues comme des grammaires, il sera impossible d’avancer.

Le défi est aussi un défi universitaire qui tient au dépassement nécessaire des champs disciplinaires.

Le débat n’est pas nouveau et certains diront qu’il est même dépassé. Il y a bien en effet des psycholinguistes, des sociolinguistes et des linguistes cognitivistes. Beaucoup de recherches se sont intéressées aux problèmes du langage dans les entreprises et dans les organisations. L’impact économique des langues a fait aussi l’objet d’études. Il y a donc longtemps que la linguistique est sortie de son périmètre et que l’étude des langues et du langage s’est invitée dans bien des domaines. Mais pour de vastes domaines disciplinaires, le langage reste un objet mal identifié qui n’a pas réellement sa place.

Indépendamment des chercheurs qui ont intégré les langues et le langage dans leur champ d’étude, on peut d’abord se demander, pour l’immense majorité des chercheurs, quelle représentation prévaut des langues et du langage.

Voici un texte très représentatif du caractère très simpliste que probablement une très grande majorité de scientifiques, et ils ne sont pas les seuls, se font des langues et du langage.

« Soit l’opération qui consiste en une traduction d’une langue dans une autre (note : nous supposons que les mots de chaque langue se correspondent un à un). Les éléments sur lesquels elle porte sont les mots. Si l’on part des mots français, et qu’on opère la traduction français-anglais, puis anglais-espagnol, on peut revenir au français original par la traduction espagnol-français qui fait encore partie de l’ensemble des traductions. Cet ensemble d’opérations, qui transforment les expressions linguistiques de chaque mot, a pour invariant le sens de ces mots. »

Ce petit extrait de l’ouvrage de référence La pensée scientifique moderne de Jean Ullmo (Flammarion, 1969, p. 258) est typique d’une conception rudimentaire de la langue et du langage. Jean Ullmo évidemment ne cherchait pas à faire acte de linguiste, mais le seul fait qu’il se soit appuyé de cette manière sur l’exemple de la traduction pour étayer sa démonstration montre l’étendue du déficit de culture générale d’une grande part des milieux scientifiques quand il s’agit des langues et du langage. Et il y a fort à parier que la situation est aujourd’hui la même qu’il y a un demi-siècle quand Jean Ullmo écrivait son livre.

Car il y a bien à la base un problème de culture générale qui concerne l’ensemble de la société.

Si l’on considère au contraire la langue comme un milieu (comme le concevait déjà Leibniz), dans lequel nous vivons 24 heures sur 24 et de notre premier jour jusqu’à notre mort, on opère un complet changement de perspective.

Si la langue est dans tout et partout, il est probable qu’elle ait un rapport avec le développement et donc avec le développement durable.

Hervé Le Bras et Emmanuel Todd écrivent dans l’invention de la France (Librairie générale française, 1981, p. 269) « Au nord de la France, paysans et bourgeois se sont lancés dans l’étonnante aventure de l’alphabétisation de masse. Au lieu de figer la société, l’instruction universelle la bouscule et la met en mouvement. En changeant des relations humaines élémentaires et précoces, elle bouleverse l’anthropologie du voisinage. Aller à l’école, suivre un horaire, se taire, obéir à un maître, se lier à des camarades, toutes ces activités remplacent l’apprentissage familial des champs et des veillées. Le cadre scolaire concret transforme les rapports humains autant que le contenu des livres. » Et plus loin (ibid. p. 276) « la progression de l’éducation va effectivement ignorer Paris et se développer essentiellement à partir de la Lorraine en deux courants : l’un gagnera tout l’ouest, l’autre le sud ».

À travers la question de l’éducation et de l’alphabétisation, Hervé Le Bras et Emmanuel Todd traitent bien de la langue et du langage, et la relation qu’ils établissent avec le développement est immédiate.

On pourrait reporter l’approche sur l’Afrique dont le développement s’est affirmé depuis une vingtaine d’années. Par bonheur, des recherches commencent à émerger (voir le réseau POCLANDE). L’éducation et les langues sont au cœur du développement africain.

Donc poser la question des rapports entre les langues et le développement est une question scientifique de la première importance, c’est un défi scientifique, mais c’est aussi un défi politique.

L’idée la plus répandue dans les milieux politiques concernant les langues, est celle de la langue comme outil de communication.

Les linguistes dans leur grande majorité sont les premiers fautifs dans la divulgation de cette idée fausse. Car avant de permettre la communication, il faut avoir quelque chose à communiquer. Or la langue est indissociable de l’acte de penser. Pour Vygotski, « la pensée s’accomplit dans le mot » (Pensée & langage, La Dispute, 1957-1997) et pour Chomsky, qui conteste vigoureusement le dogme de la communication, « le langage est essentiellement un instrument de la pensée » (Quelle sorte de créatures sommes-nous ?, Lux, p. 29). On peut regretter le recours à l’idée d’« instrument » qui suggère que langage et pensée pourraient être séparables, ce qui n’est pas l’idée de Chomsky.

L’idée de la langue outil de communication, ou de la langue grammaire, deux idées différentes mais qui vont de pair, est l’idée dominante. Par exemple le « socle commun de connaissances, de compétences et de culture », qui forme l'article L. 122-1-1 du code de l’éducation français, en est une parfaite illustration. Issu du décret du 11 juillet 2006, lui-même basé sur la loi du 23 avril 2005 d'orientation et de programme pour l'avenir de l'École, le socle commun est composé de cinq domaines de formation qui définissent les grands enjeux de formation durant la scolarité obligatoire.

Le premier domaine porte sur « les langages pour penser et communiquer », ce qui est un bon début. Mais la langue française, les langues étrangères et, le cas échéant, régionales, sont sur le même plan que les langages scientifiques, les langages informatiques et des médias ainsi que des langages des arts et du corps, alors que la ou les langues maternelles sont la base de tout les autres apprentissages.

Et pour enfoncer le clou, les humanités, les représentations du monde et l'activité humaine, la compréhension des sociétés dans le temps et dans l'espace, l'interprétation de leurs productions culturelles et la connaissance du monde social contemporain, arrivent en cinquième position, comme si l’acte de penser était un acte purement spéculatif séparable de son environnement.

Entre les deux, on trouvera la gestion de projet et le travail en équipe, et très curieusement « la formation de la personne et du citoyen » qui vise la vie en société, l'action collective et la citoyenneté, la formation morale et civique respectueuse des choix personnels et des responsabilités individuelles, comme si ces questions n’avaient aucun rapport avec la compréhension des sociétés dans le temps et dans l’espace et de leurs productions culturelles.

Il règne une grande confusion dont le point commun est la négation du fait linguistique. La culture générale dont nous sommes imprégnés ignore totalement le fait linguistique. Un manuel de culture générale, que nous ne citerons pas, traite du fait linguistique dans une vingt-cinquième fiche parmi 48, qui voisine avec « autorité », « contrat », « banlieue », « héros », « intellectuel », « spectacle », « vieux », etc. Soit un savoir totalement éclaté dans lequel on peine à distinguer autre chose qu’un simple vernis pour passer avec succès les oraux d’examen, c’est-à-dire le contraire d’une vraie culture.

Le défi politique débouche sur un défi médiatique dans un contexte marqué par la révolution du numérique, qui porte en lui le meilleur et le pire. Le milieu médiatique partage évidemment inconsciemment le dogme linguistique dominant.

Donc poser la question de la relation entre les langues et le développement, c’est s’obliger à sortir d’un débat purement scientifique pour le placer aussi dans le concret et le quotidien que les médias ne devraient pas pouvoir ignorer, c’est inviter scientifiques et médias à travailler, différemment certes, mais sur les mêmes sujets.

5es Assises européennes du plurilinguisme - 23 au 24 mai 2019, Bucarest

https://assises.observatoireplurilinguisme.eu