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Edito

L'universel et le singulier à Cabourg

Mis à jour : 30 Avr 2016

Par un heureux concours de circonstances, l'OEP se trouve partenaire du festival international du film romantique de Cabourg, qui fête cette année sa trentième édition.
Les organisateurs du festival, notamment Suzel Pietri, Déléguée générale de l’Association du Festival du Film de Cabourg, porteuse du projet, ont eu l'idée ingénieuse d'une œuvre monumentale dédiée à l'amour décliné dans toutes les langues des cinq continents. L'oeuvre sera appelée symboliquement Le Méridien de l'amour.
Sur cinq colonnes représentant les cinq continents seront inscrits les mots « amour » et « je t'aime », non pas en 7000 langues, mais en 104 langues, autant de langues officielles des pays membres de l'ONU, le choix se limitant à deux langues officielles maximum par pays. Chacune de ces langues, accolée à un QR code, sera raccordée à un site pédagogique Internet sur lequel on pourra retrouver un descriptif et tout un corpus de textes, poèmes, chansons populaires, œuvres romanesques, etc. illustrant le thème de l'amour.
Cette œuvre monumentale sera réalisée sur la promenade Marcel Proust, devant le Grand Hôtel immortalisé par le célèbre écrivain.
Pour ce qui est de l'OEP, son rôle est de valider le choix des langues, et de réaliser les descriptifs à partir de bonnes sources.
Cependant notre association au projet va beaucoup plus loin et c'est ce que nous voudrions expliquer.
Si les 4èmes Assises européennes du plurilinguisme, qui auront lieu les 18 et 19 mai prochains à Bruxelles, sont placées sous le thème « Plurilinguisme et créativité : les langues coeur d'Europe », ce choix n'est nullement dû au hasard.
Entre d'une part le plurilinguisme et la diversité culturelle et d'autre part l'expression artistique à travers la littérature, la poésie, le théâtre, la peinture, le cinéma, il existe une complicité naturelle, qu'il faut expliciter. Nous le ferons à partir de l'exemple du cinéma.
En tant qu'art et industrie, le cinéma vise un large public qu'il lui faut atteindre. La technique est là, mais elle est évidemment limitée par la langue. Une solution apparemment simple, c'est de faire le choix de la langue la plus répandue, ce qui est très tentant, mais est voué à l'échec. Outre que l'on ne sait pas exactement quelle est la langue la plus répandue ou la plus diffusée, encore faut-il qu'elle soit comprise, au-delà des natifs et des vrais bilingues.
Très naturellement, l'industrie cinématographique a inventé deux techniques bien différentes que sont le doublage et le sous-titrage. Parce que parler aux gens dans leur langue, c'est encore le moyen le plus sûr de les atteindre avec la certitude d'être compris.
Mais ces deux techniques sont-elles linguistiquement équivalentes ? Pour atteindre le public, l'industrie cinématographique est très dépendante des traditions et habitudes nationales. Si tel pays a pour tradition le doublage, chercher à lui vendre des films sous-titrés n'est pas très efficace.
Mais linguistiquement, les deux techniques sont totalement différentes.
Le doublage donne l'impression d'une unité linguistique entre des mondes culturellement éloignés, unité qui n'existe pas. Le doublage donne également l'impression que la langue, quelle qu'elle soit, est capable de restituer un univers culturel particulier dans toute sa richesse. C'est tout l'art du traducteur de rechercher ce résultat idéal, de traduire en quelque sorte l'intraduisible. Et cet art s'exerce de la même manière dans le sous-titrage, avec, entre autres, la très forte contrainte commune de la longueur du texte, différente d'une langue à l'autre. Malgré le talent du traducteur, le résultat par le doublage restera incomplet.
Linguistiquement, le grand avantage du sous-titrage est de rendre visible la coexistence d'univers linguistiquement et culturellement distincts, reliés entre eux par le miracle de la traduction. Le sous-titrage possède aussi l'avantage pédagogique de faciliter les transferts d'une langue à l'autre.
En outre, la complicité naturelle entre cinéma (et les autres formes d'expression artistique) et plurilinguisme repose sur un autre pilier. C'est celui d'être capable de transmettre dans un même message l'universel et le singulier ou, si l'on préfère, l'universel à travers le singulier.
Reprenons le fil de Cabourg, celui de l'amour, c'est-à-dire, selon le dossier de presse, « l'affirmation des valeurs universelles que sont la solidarité, l’amitié, l’échange, la passion, la tolérance, la paix, la rêverie, la fraternité, la curiosité, ..., tous sentiments humains qui auront désormais leur résidence en bord de mer. »
Mais il ne suffit pas de proclamer des valeurs universelles pour en comprendre le sens.
Pour en comprendre le sens, il faut les énoncer dans toutes les langues et les relier à leurs corpus (c'est-à-dire un ensemble de productions dans une langue donnée qui forment une culture, donc un corpus peut être également oral).
Il est strictement impossible de le faire en aucune lingua franca. C'est assez facile à comprendre.
Pour le non natif ou celui qui n'a pas la maîtrise suffisante de la langue source dans ses subtilités, un lac est un lac, et un coucher de soleil est un coucher de soleil. Il y a pour lui un parfait aplatissement du sens, que seule l'image vient contredire, alors que tout l'art est dans l'émergence du sens et la mobilisation de toutes les ressources pour y parvenir. C'est comme si le film était muet, alors qu'il n'a pas été fait pour ça. Il n'y a donc pas d'alternative à la connaissance de la langue ou à la traduction. La responsabilité du traducteur est immense. La difficulté est telle qu'elle en vient à participer de la création elle-même.
Le cinéma qui veut passer les frontières est donc par nature plurilingue.
Ainsi l'universalité n'est pas le plus petit commun dénominateur des hommes, pure abstraction dépourvue de chair et lourde de tous les non-sens, abus de sens et contresens, mais la somme de nos singularités.
Ce n'est pas seulement une intuition, c'est une certitude. On a même scrupule à devoir insister sur le rapport étroit entre la créativité et le langage, lequel se nourrit d'une infinité de nuances et de différences.
Il y a mille et une façons de dire oui, mille et une façon de parler d'amour. Ce sont autant de regards sur le monde et les humains.
Capter ces mille et une façons est plus l’œuvre de l'artiste que du linguiste.
C'est pour cela que l'Observatoire européen du plurilinguisme, association de citoyens au-delà des catégorisations et des disciplines, salue dans le Méridien d'amour une œuvre qui puise son inspiration au plus profond de l'être humain.
Que ce soit une source de réflexion pour tous ceux qui passeront ou séjourneront à Cabourg.
Que ce soit aussi pour les enfants de nos écoles, avec tous les matériaux réunis autour des 104 langues qu'il a bien fallu sélectionner parmi des milliers qui sont encore parlées dans le monde, une source inépuisable pour l'éducation de leur sensibilité civique et artistique. C'est une vraie mine d'or pour l'enseignant imaginatif et les enfants qui apprennent par émerveillement.
Peut-être cet article vous donnera-t-il l'envie de soutenir le Méridien de l'amour ? Ce projet, malgré le mécénat et le bénévolat, fait l'objet d'un appel à financement participatif. Peut-être souhaiterez-vous vous y joindre en cliquant ICI.

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