Nous ne sommes pas critique théâtral ou cinématographique. Aussi ce qui suit n’est pas une critique de l’Antigone de Sophocle, réalisée par Ivo van Hove dans le cadre du tandem Paris-Londres.

Toutefois, nous partageons la gêne manifestée par la belle Juliette Binoche, qui interprète le rôle en anglais, répondant sur France Inter le 26 février à 18h43 au micro de Stéphane Capron.

Les mots prononcés sont exactement ceux-ci : "Moi, ça fait longtemps que je travaille à l'européenne. Ce qu'ils nous disent, c'est que, une langue, c'est l'anglais. Il faut se plier à cette idée-là que l'anglais, c'est le moyen de communiquer avec nous tous qui sommes d'origines différentes."

Comme il est doux d’entendre qu’un certain « ils » ignore les fondements de l’Union européenne synthétisés dans sa devise « unis dans la diversité », de même que les pratiques linguistiques en vigueur dans les institutions représentatives de l’Union européenne où l’anglais, certes surreprésenté, n’est nullement d’usage exclusif.

En revanche, tout ce qui gravite autour des institutions européennes de lobbies et de groupes de pression a effectivement une certaine façon de « travailler à l’européenne », celle sans doute dont parle Juliette Binoche. Leurs liens avec les Européens, citoyens des pays européens, sont assez lointains, pour ne pas dire plus.

Par ailleurs, « ils », entité abstraite, anonyme, d’où l’emploi que nous faisons du singulier, pense que pour faire partager le grand mythe européen d’Antigone (à qui ?, au monde entier probablement), rien ne vaut l’anglais.

« Ils » ne semble pas faire la différence entre commander un taxi et la langue du grand dramaturge de l’Antiquité grecque. Pour « ils », la langue n’est autre qu’un outil que l’on doit pouvoir changer comme on change l’enveloppe de son i-phone. Il est évident que s’il est aussi facile de suivre la pièce de Sophocle en anglais que de réserver une chambre d’hôtel, il y a des chances que, selon Eurostat, un bon quart des Européens soit capable d’en comprendre des bribes. Mais si justement la langue de Sophocle n’est pas cette langue d’aéroport, alors les choses se gâtent. Seule une petite élite (laquelle d’ailleurs?), peut se payer ce luxe.

Donc, si telle est notre hypothèse, le spectacle d’Ivo van Hove n’est pas un spectacle mondial (le spectacle, pas la pièce bien sûr, qui, elle, n’a pas attendu cette édition pour être jouée par des centaines de troupes dans nos villes et nos villages, ce qui fait qu’elle est universelle). A supposer qu’il soit un spectacle mondial, il ne doit nullement cette qualité à l’anglais, mais au simple fait qu’il est surtitré, détail que « ils » n’a pas pensé à dicter à Juliette Binoche.

Les œuvres deviennent mondiales à partir du moment où elles sont traduites dans les langues du monde.

Savez-vous, cher lecteur, quelle est l’œuvre qui a été la plus traduite dans le monde ? Toute question de religion mise à part, c’est la Bible. La Bible a été traduite en près de 4000 langues, ce qui montre que les moines missionnaires savaient ce que communiquer veut dire. Avec le latin (il paraît que l’anglais est le "latin moderne" !), ils n’avaient aucune chance. Oui, les moines savaient communiquer mais, apparemment, ce n’est pas le cas de « ils ».

« ils » est de la même veine que l’équipe de l’Union européenne de la Radio-diffusion, organisatrice du débat en eurovision du 15 mai 2014, dans le cadre de la campagne pour la présidence de la Commission européenne. Cette équipe voulait imposer l’anglais à tous les candidats, ce qui aurait eu pour effet que les auditeurs anglophones auraient été les seuls à entendre des candidats non anglophones directement dans leur langue. On sait que finalement Jean-Claude Juncker a refusé cette pression et fait le choix de s’exprimer dans une de ses trois langues maternelles, le français, et qu’ Alexis Tsipras s’est exprimé en grec. Toutes les interventions étaient interprétées, bien sûr. Bon sens élémentaire à forte valeur symbolique.

Ne nous égarons pas. Vous avez bien compris que nous ne faisons pas ici la critique d’un spectacle, mais celle de la communication autour de ce spectacle. Et ce qui nous importe ici n’est pas tant qu’il s’agisse de la communication autour d’un spectacle, que le fait que cette communication véhicule tous les poncifs qui nous sont assénés dans les médias à longueur d’antenne, avec des exceptions heureusement.

Pour terminer, la formule qui nous plaît le plus, c’est la dernière : « Il faut se plier à l’idée... », parce que celui qui refuse de plier et de se plier, de s’incliner pourrait-on dire aussi (et devant qui, sinon « ils » lui-même!), eh bien celui-ci, gare à lui. Car, cet individu borné n’est pas digne de faire valoir ses idées d’attardé, de s’exprimer, d’aller au théâtre, surtout quand celui-ci représente l’insoumission, celle d’Antigone, de suivre les poètes, de s’informer, de se renseigner, d’enquêter, de chercher, de voter peut-être ?, ... Vous avez compris ? « ils », sans y paraître, n’est qu’un petit totalitaire, non, pas petit, un gros totalitaire. C’est l’écrivain italien Raffaele Simone qui a su trouver ce joli titre pour désigner « ils » : Le monstre doux (2010).

« Ils » n’a pas encore restauré le suffrage censitaire pour empêcher ceux qui ne le méritent pas d’avoir le droit de parler, et de voter. C’est en fait inutile, car il y a belle lurette que c’est déjà fait. Il suffit de contrôler les médias. Cela reste à voir.

Bonne chance donc à cette Antigone, et surtout qu’elle soit surtitrée dans toutes les langues du monde… et bonne chance aussi à toutes les autres !