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L'avenir des langues - Bibliographie

Interview Télérama / Louis-Jean Calvet : "Les politiques sont plurilingues : ...

Ultima modifica: 1 Feb 2009

... ils parlent le français, la langue de bois, la langue de pute, la langue de vipère..."

Une interview parue dans Télérama n°3049, datée du 23 juin 2008.

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Des marchés africains à la scène politique, il traque les langues sur tous les continents. Louis-Jean Calvet est un linguiste engagé. Pas seulement dans les livres, mais aussi parmi les hommes.

Toute sa vie, Louis-Jean Calvet a vécu dans les mots. Ils nourrissent depuis plus de quarante ans sa passion pour la linguistique. Les mots de Bizerte, où il est né - le sicilien, le maltais, l'arabe et le français des rues de son enfance. Les mots de Ferré, de Brassens et de toute la chanson « poétique » française, qu'il connaît sur le bout de la langue et sur laquelle il a beaucoup écrit. Et tous les autres mots : ceux qu'on parle sur les marchés africains, un de ses terrains d'enquête favoris. Ceux d'argot, et même ceux de Nicolas Sarkozy, qu'il étudie à la loupe depuis deux ans avec son compère Jean Véronis. A 66 ans, ce linguiste engagé est célébré par ses amis et ses anciens élèves dans un ouvrage collectif intitulé Les Boîtes noires de Louis-Jean Calvet. « Un peu tôt pour m'embaumer », sourit ce globe-trotteur plurilingue et fumeur de pipe. Pour l'embaumer, sans doute, mais pas pour lui faire dire ce qu'il a sur les lèvres, et sur le coeur.
 
Les spécialistes du langage vous appellent « le linguiste-citoyen ». Comment faut-il l'entendre ?
Certains pensent que l'on étudie les langues comme des objets abstraits, comme de belles machines que l'on pourrait décrire sans tenir compte de leurs relations au social. Mais les langues sont parlées par des gens – j'aime ce mot tout simple : les gens ! – qui vivent, échangent, partagent. Faire de la linguistique « engagée » – ce que j'ai appelé de la « sociolinguistique » –, c'est donc prendre au sérieux l'adjectif « humain » dans « sciences humaines ». Et se demander ce que les langues nous apprennent des sociétés dans lesquelles vivent ceux qui les parlent.

Par exemple ?

Savez-vous pourquoi la ville d'Alexandrie, en Egypte, était plurilingue à la fin du XIXe siècle ? A cause de la guerre de Sécession ! A l'époque, les Etats-Unis sont le plus grand producteur de coton du monde et l'Europe s'approvisionne chez eux. Mais voilà que la guerre civile y éclate, interrompant les exportations. L'Europe se tourne alors vers l'Egypte, elle aussi productrice de coton. Le canal de Suez n'étant pas encore ouvert, l'exportation se fait depuis le port d'Alexandrie... bientôt envahi par une foule d'hommes d'affaires français, arabes, anglais... Alexandrie est devenue plurilingue et cosmopolite parce que les Américains se tapaient sur la gueule !

Vous vous considérez comme un « linguiste de gouttière », par opposition aux « linguistes de salon »...
Ils sont nombreux, dans l'histoire de notre discipline, à n'avoir jamais quitté leur petite ville pour étudier les langues. Mais le créole (pour ne prendre qu'un exemple) n'est pas une matière abstraite que l'on peut se contenter de décrire avec une grammaire ou un dictionnaire ! C'est aussi l'histoire douloureuse des peuples mis en esclavage, de gens d'origines et de langues distinctes rassemblés sur les côtes africaines, qui se fabriquent un moyen de communication à partir de la langue du « patron » (le français ou l'anglais) en s'appuyant sur leurs habitudes phonétiques. Tout cela, on ne le « sent » pas en restant dans son fauteuil. Je cite souvent une phrase de Mao – qui n'avait rien d'un linguiste – à mes étudiants : « Qui n'a pas fait d'enquête n'a pas droit à la parole. »

On vous a beaucoup vu enquêter sur les marchés africains depuis trente ans, à la cueillette des langues...

Les villes fonctionnent comme des pompes aspirantes : elles absorbent du plurilinguisme, elles recrachent du monolinguisme. Les Bretons, les Gascons et d'autres sont venus chercher du travail à Paris... et deux générations plus tard leur descendance ne parlait plus que le français. Et puis, c'est dans les grandes villes qu'il y a les plus grands brassages, mais, comme je ne peux pas aller voir tous les habitants, j'enquête sur les marchés, qui sont un bon indicateur de l'avenir linguistique d'un pays : on est obligé d'avoir une langue commune, sur les marchés – pour discuter de la qualité des produits, pour marchander, etc. Sur celui de Dakar, par exemple, on parle trois langues : le wolof, majoritaire, le français et le peul. A Bamako, c'est le bambara qui domine. Ailleurs, c'est encore différent...

“La France a fait l'expérience de la colonisation
linguistique sur son propre territoire,
avant de l'exporter : elle a traité les langues
africaines comme elle avait traité,
auparavant, le basque ou le breton.”



Ce plurilinguisme est très répandu dans le monde, mais absent chez nous. Pourquoi ?

En Europe, on trouve 3 % des langues du monde. En Asie, 35 %, en Amérique, 15 %, et en Afrique, 30 %. Pourtant, on parlait autant de langues en Europe qu'ailleurs, avant. Mais c'est sur notre continent qu'ont été conduites les politiques linguistiques les plus assimilatrices – les plus « jacobines », si vous voulez. Comme je l'écrivais en 1974 dans Linguistique et colonialisme, la France a fait l'expérience de la colonisation linguistique sur son propre territoire, avant de l'exporter : elle a traité les langues africaines comme elle avait traité, auparavant, le basque ou le breton.

Elle paye aujourd'hui cette politique linguistique « jacobine » ?

Je ne mets pas en cause l'idée que le français soit la langue principale de notre pays. Mais que d'opportunités gâchées, que de richesses gaspillées ! En 1917, la France a connu une arrivée massive de Russes blancs. Ils ont transmis leur langue dans leur famille, mais notre pays n'a pas su utiliser cet apport linguistique. Même chose avec les Polonais venus travailler dans les mines du Nord : leur langue s'est perdue. Ensuite il y a eu le vietnamien, l'arabe, le chinois... Nous pourrions posséder le meilleur centre d'études des civilisations slaves ou arabo-islamiques, aujourd'hui ! Quand je pense que la France profite de ses immigrants africains ou créoles pour gagner des médailles aux jeux Olympiques, mais ne sait pas profiter de leurs langues...

Vous dites d'ailleurs qu'une autre « gestion » de ces questions aurait permis de lutter contre l'échec scolaire...

Oui, en valorisant la langue et la culture d'origine des enfants d'immigrés. Pour l'instant, ils ont le cul entre deux chaises culturelles : celle de l'école et celle de leur famille, qu'ils finissent souvent par mépriser parce qu'ils la trouvent « inadéquate ». Au final, ils parlent de travers la langue de leurs parents. Ils seraient mieux dans leur peau si on la leur apprenait correctement. Je n'ai pas fait d'enquête sur le sujet, mais on dit souvent que les enfants d'immigrants chinois, très à l'aise à l'école, potassent le mandarin le soir après la classe. Il y a certainement des pistes à explorer dans ce domaine.

“Je ne considère pas qu'il faille défendre
les langues à tout prix : elles sont
au service de l'homme, et non l'inverse.
Si les vieux ne parlent plus le provençal,
on ne va pas leur mettre un pistolet
sur la tempe pour qu'ils le transmettent
à leurs enfants !”


La langue des « quartiers » est célébrée pour sa richesse par les uns, condamnée pour sa pauvreté par les autres. Vous vous situez où dans ce débat ?

D'abord il faut se rappeler que cette langue des quartiers est une langue choisie, pas subie. A la fin du XIXe siècle, les sociologues de l'école de Chicago se sont penchés sur la population de leur ville, qui était composée pour un tiers d'Américains nés aux Etats-Unis, pour un tiers d'immigrés et pour un tiers enfin des enfants de ces immigrés. Ce qui frappe dans les travaux publiés à l'époque, c'est le constat que, lorsqu'on est rejeté, on a tendance à revendiquer ce que l'autre ne veut pas qu'on soit : les Noirs lanceront le mouvement Black is beautiful sur ce modèle. Aujourd'hui, le « parler » des banlieues fonctionne de la même façon. Il ne se contente pas de communiquer des choses, il envoie des signes. Il dit : on existe, puisqu'on produit cette langue qui s'impose avec force.

En quoi est-ce un problème ?

En linguistique, on distingue des « niveaux de langue ». Vous ne parlez pas de la même façon quand vous faites une belote au bistrot et quand vous participez à une conférence internationale. Donc nous sommes tous « plurilingues » : l'important est de pouvoir choisir notre langue en fonction des circonstances. C'est là que le bât blesse : cette langue « fabriquée » des cités n'est-elle pas le seul moyen de communication de ces jeunes ? Sont-ils capables de s'exprimer – aussi – comme les autres ? J'ajoute une seconde préoccupation : ce « parler » est-il celui d'une classe d'âge ou d'une classe sociale ? Le premier ne pose pas de problème, on a tous employé des expressions de notre époque – c'est bath, c'est super, c'est trop, c'est giga, etc. Malheureusement, je crains qu'on ne soit ici confronté à un parler de classe sociale : certaines catégories de population n'ont qu'une façon de s'exprimer. Elles ne se promènent pas dans l'ascenseur linguistique comme d'autres, plus aisées et plus cultivées. Le principal souci de l'école ne devrait donc pas être d'empêcher les jeunes de parler le verlan, mais bien de leur donner - aussi - les moyens de parler différemment.

Avec la mondialisation, beaucoup s'inquiètent de la disparition des langues. Cela vous angoisse aussi ?

Je ne considère pas qu'il faille défendre les langues à tout prix : elles sont au service de l'homme, et non l'inverse. Si les vieux ne parlent plus le provençal, on ne va pas leur mettre un pistolet sur la tempe pour qu'ils le transmettent à leurs enfants ! En revanche, si les gens veulent parler le provençal, c'est leur droit et il faut les y aider. En élargissant la réflexion, je remarque que le combat mené par les défenseurs de la francophonie pour la diversité linguistique a été positif puisqu'il a permis le vote, à l'Unesco, d'une déclaration sur le droit à cette diversité. Mais on a parfois l'impression que ce qui est défendu ici, c'est le français ou l'espagnol face à l'anglais. On ne se préoccupe pas vraiment de la diversité interne à la francophonie, à l'hispanophonie ou à la lusophonie. Si on veut être pris au sérieux, il faut aussi parler du corse, du breton, des langues africaines, etc.

La récente polémique sur la domination excessive du « français de l'Hexagone » dans la littérature française vous paraît donc juste ?

La francophonie est un sous-produit de la colonisation. D'ailleurs de Gaulle n'en voulait pas. C'est Bourguiba, le président tunisien, Senghor, le président sénégalais, et Diori, le président du Niger, qui ont demandé la création d'un « Commonwealth à la française » qu'on appellera plus tard francophonie. La difficulté, aujourd'hui, est de faire de la francophonie une maison commune, pour construire une politique linguistique qui prenne en compte toutes les langues et tous les territoires dits francophones. On n'y est pas encore : chaque pays hispanophone a son académie de la langue, mais il n'existe qu'une Académie française ! Quand Le Petit Robert introduit le mot « essencerie » – qui signifie station-service, au Sénégal –, ce sont les académiciens à Paris qui décident, on ne demande pas leur avis aux Sénégalais. Pourquoi n'y aurait-il pas une Académie sénégalaise du français, une autre québécoise, etc ?

Ces dernières années, vous avez beaucoup travaillé sur le langage politique, avec votre ami Jean Véronis. A-t-il évolué ?

Quand on allumait la radio il y a trente ans, et qu'on tombait sur un homme politique, on pouvait savoir à l'oreille si c'était un communiste ou un socialiste. Parce que, à l'époque, il y avait des langues de tribus : les communistes parlaient comme Marchais avec des a très ouverts - c'est un scandaaale ; les giscardiens, comme Giscard ; les socialistes, comme Mitterrand... Aujourd'hui, il n'y a que des parlers d'individus. Ce n'est pas la Ligue communiste révolutionnaire qui a fait un bon score chez Drucker, l'autre dimanche : c'est l'individu Besancenot !

Ces discours « individuels » ont pourtant un point commun : ils cassent le moral des électeurs, qui ne cachent pas leur désarroi...

Souvenez-vous du succès de la formule de Michel Rocard, lorsqu'il était Premier ministre : le « parler-vrai » ! Si cette formule est restée, c'est sans doute que nous pensons plus ou moins consciemment qu'ils parlent tous faux. En fait les hommes politiques sont plurilingues : ils parlent le français, mais aussi la langue de bois, la langue de pute et la langue de vipère, sans oublier le « politiquement correct », qui consiste à changer les mots au lieu de s'attaquer aux choses. Mais dire « african american » au lieu de « black », qu'est-ce que ça change à la situation des Noirs aux Etats-Unis ? Au Québec, ils ont décidé de dire « gens d'affaires » au lieu d'« hommes d'affaires » : y a-t-il plus de femmes d'affaires pour autant ? Cette ruse est une énorme escroquerie. Elle ne relève même plus de la langue de bois, mais du discours totalitaire tel que le décrivait Orwell dans 1984.

Et l'« individu Sarkozy », comment parle-t-il ?

En nous aidant d'un logiciel qui permet de déterminer scientifiquement la paternité de textes anonymes, nous avons découvert trois « ADN » différents, dans les discours présidentiels - donc trois auteurs distincts. L'un d'eux est facilement reconnaissable, c'est Henri Guaino, qui a des tics de langage récurrents, comme l'anaphore (qui consiste à reprendre la même formule en début de chaque phrase). Le fait que le président de la République n'écrive pas lui-même ses discours n'est pas rédhibitoire, bien sûr : du moment qu'il en choisit la trame, en établit la ligne politique, en pose les valeurs... Malheureusement, l'impression domine qu'il y a un ventriloque derrière Sarkozy, car le fond de ses discours change d'un rédacteur à l'autre. Ceux de Guaino, en particulier, sont profondément différents de ceux écrits par les autres plumes du président. Et ce dernier « récite ». Ce qui amène à se poser un certain nombre de questions : a-t-il un langage propre ? Au-delà du langage, a-t-il une pensée, une ligne politiques ?

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Propos recueillis par Olivier Pascal-Moussellard

Télérama n° 3049

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