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Plurilinguisme et mondialisation

L'Amérique Multilingue

Ultima modifica: 25 Giu 2014

Publié le 27/12/12 à 11h44

Une langue s’éteint tous les quatorze jours. Selon de nombreux linguistes modernes, y compris Grenoble and Whaley, parmi les six à sept mille langues parlées dans le monde, la moitié est amenée à disparaitre d’ici le siècle prochain. Incontestablement, à travers les siècles, le fléau du colonialisme; la quête mondialisatrice  du capitalisme et l’influence des principales religions du monde sont également en cause.

Pour la population autochtone et les spécialistes de la culture indigène, les perspectives d’avenir sont alarmantes. Nous avons maintes fois entendu le mantra, en provenance d’établissements d’enseignements supérieurs amérindiens « Tuer l’Indien, sauver l’homme », et les langues amérindiennes sont en voie d’extinction.

Mais ceci n’est pas une vision romantique de la peinture the End of the Trail ou l’image figée de l’œuvre Curtis Native American. C’est une triste réalité, mais à notre époque actuelle, des personnes meurent à cause des actes génocides d’une Amérique insatiable. Je pense aux convictions et aux lois du mouvement English Only , et à la population euro-américaine qui craint de devenir une minorité, même si son expérience de communauté statistiquement minoritaire ne peut être comparable aux épreuves subies par les populations américaines pauvres, soumises, dépossédées et ostracisées.

Ceci n’est pas une crise de culpabilité, ou un concours de celui qui se trouve dans la pire situation culturelle au vu du contexte de mondialisation. Il y a un débat autour de la responsabilité, mais celui-ci ne doit pas s’articuler autour de concepts tels que l’indemnisation, les excuses, ou les lois. Les Etats ne vont pas de sitôt accueillir à bras ouverts les langues amérindiennes en les faisant figurer parmi les langues officielles. Pourtant, il est légitime qu’elles le soient et cela devrait se réaliser si nous sommes réellement des êtres humains emprunts de compassion, conscients de notre Histoire et de l’humanité ; mais cela nécessitera énormément de temps et d’efforts. Les programmes d’enseignement des langues amérindiennes du nord devront toujours lutter pour s’imposer et pour inspirer leurs populations face au bombardement écrasant de l’anglais dans les médias.

Alors que cela se produit, nous assisterons toujours à des atrocités culturelles comme l’existence de t-shirts à l’image de l’idéologie du « destin manifeste », ainsi que l’ignorance et l’appropriation culturelle se présentant sous forme de sexualité ou de dernières tendances dans les clips musicaux ou dans le domaine de la mode. Mais tout cela n’est que distraction dans cette grande course aux réalisations modernes, où il est toujours question d’évolution sociale. Cela a lieu, lorsqu’il s’agit du renversement des transferts linguistiques, dans de petites régions qui se concentrent sur les personnes et les communautés et qui se lient à quiconque fait de même.

Soyons plus spécifiques : chaque langue indigène se trouve dans une situation extrêmement dangereuse. Certaines disparaitront au cours de la prochaine décennie, et pour d’autres, nous essayons de stabiliser le nombre d’enfants qui est en train d’apprendre et de parler la langue de ses ancêtres. Ceci n’est pas une crise nationale, et ne l’a jamais été. Il s’agit bien d’une tragédie nationale à laquelle peu de personnes accordent vraiment de l’attention, mais une fois que ces langues auront disparu, nous perdrons nos repères, et ce, à jamais.

Un de nos plus précieux anciens à Tlingit, Khaajakhwti (Walter Soboleff), déclara « Lorsque les gens savent qui ils sont, ils ne se donnent pas la mort ». Cela devrait être pris en compte, étant donné que les indigènes d’Alaska ont le taux de suicide le plus élevé du pays, particulièrement parmi la population jeune. Tout le monde devrait avoir conscience qu’éliminer des langues et des cultures et les remplacer par autre chose fini par tuer des personnes. Cela les a tués par le passé, cela continue à les tuer, et cela les tuera dans le futur.

Dans le cas des langues amérindiennes du nord, suicide, homicide et génocide sont curieusement devenus des termes interchangeables. Les personnes qui se suicident imitent nos cultures, nations, et nos communautés puisqu’elles commettent un suicide linguistique. Face à cela, tout le monde reste désœuvré. Il y a cependant des linguistes qui, de façon héroïque, tentent de soulever le problème, comme le fait le couple Michael Krauss et Leanne Hinton. Certaines personnes se démènent pour réintégrer ces langues dans les foyers et permettre aux enfants de les maitriser.

Mais ce que je constate de plus troublant chez les populations indigènes, ce sont les personnes qui choisissent délibérément de laisser leur langue disparaitre. C’est avec précaution que je l’affirme, car je n’ignore pas le fait que nous subissons les répercussions du plus grand acte de génocide humain. Les populations d’Amérique du nord sont passées de soixante millions à un million au cours de ces trois derniers siècles, et un bon nombre de ces pertes ont eu lieu lors du contact avec les nouvelles générations. Entretemps, des méthodes efficaces, instaurées en vue de l’élimination culturelle et physique, ont pris la forme de suppression linguistique, maltraitance des enfants, abus sexuels, atteintes à l’environnement culturel, stérilisation, et de massacres.

Cependant, nos populations n’ont pas à jouer le rôle de victimes. Nous n’avons pas à attendre l’arrivée de héros ou que l’Amérique déclare être une nation plurilingue. Ces terres que nous connaissons comme les Etats Unis ou le Canada ont abrité plus de cinq cents langues, et nous maitrisons à présent plus qu’environ la moitié d’entre elles, bien que la plupart est amenée à disparaitre au cours des deux prochaines décennies. Chacune de ces disparitions n’est autre que le résultat d’un épisode historique qui a commencé par un désir ou un besoin de décimer des peuples entiers.

Pour quelle raison ce phénomène n’est jamais évoqué ? Pourquoi n’existe-t-il pas de mouvement national qui se bat pour changer l’image que nous avons de nous-mêmes en tant que nation ? L’Amérique n’aurait jamais vu le jour sans ces disparitions, mais cela ne signifie pas que nous ne pouvons plus nous redéfinir. Cela est valable pour chacun d’entre nous. Personne n’échappe aux conséquences d’un tel choix, où l’on préfère ne pas intervenir et laisser ces langues s’éteindre, et cela concerne davantage les personnes dont les langues maternelles sont gravement menacées.

En tant qu’individus appartenant à diverses nations et cultures, nous nous devons de parler nos langues. Afin de les empêcher de disparaitre, nous avons juste besoin de les parler : chez nous, avec nos enfants, avec chacun d’entre nous, sur nos propres terres. Cela nous permettra de redéfinir notre identité, et cela constituera l’unique grand acte de bravoure que nous pouvons accomplir aujourd’hui afin de riposter face à un passé qui a tenté de nous exterminer. Nous pouvons nous redéfinir comme une nation plurilingue et devenir des leaders pour le reste de la nation. Nous avons tant de choses à apprendre sur nos ancêtres, nos enfants nos terres, et nous-mêmes.

Dans le film We Still Live Here - Âs Nutayuneân, le narrateur déclare que nous avons demandé à nos ainés pourquoi nous étions en train de perdre nos langues. Les ainés ont répondu en expliquant que ce n’était pas la langue qui était perdue, mais que nous étions nous-mêmes perdus. Nous ne pouvons plus commettre de suicide linguistique, et la nation ne doit pas commettre de génocide linguistique. Au lieu de cela, nous devrions aspirer à devenir une nation responsable et prête pour des changements positifs qui se feront en acceptant les langues qui ont vu le jour en dehors de notre terre.

Il n’y a rien de plus naturel au paysage américain que les langues indigènes, et rien ne pourra les remplacer. Si notre population continue de ne pas vouloir les parler—et c’est ce qui est en train de se produire, parce que personne ne fait pression sur nous—alors les jeunes générations continueront à perdre leur identité. Nous pouvons rémunérer des personnes pour apprendre et enseigner nos langues, de la même façon que nous pouvons payer des personnes pour remplir des documents, demander des subventions, nettoyer des bureaux, et administrer des programmes. Nous représentons les tribus et les organisations tribales et c’est à nous d’affirmer notre valeur.

Si l’Amérique choisit de ne rien changer à la situation actuelle, et ne cesse d’aider ceux qui ont tenté de nous détruire, alors elle représente très certainement les descendants de grands meurtriers et tortionnaires des indiens d’Amérique. Il n’est pas possible d’entreprendre ce genre d’actions sans participer activement à stopper la grande désolation qui nous afflige actuellement.

Les enfants polyglottes ont obtenu de meilleurs résultats aux tests cognitifs, et les adultes bilingues se montrent plus résistants aux dégénérescences cérébrales qui se manifestent avec l’âge. Nous pouvons enseigner collectivement à nos enfants, les sagesses issues des différentes régions de nos nations, et ce, de manière à honorer ces véritables systèmes de connaissances et non ce qu’ils sont en train de devenir. Les enfants d’Amérique peuvent apprendre à s’adapter et à s’ouvrir beaucoup plus facilement que nous. Il y a une multitude de raisons de choisir un avenir différent pour nos langues.

L’idée la plus dangereuse que j’ai jamais entendue est celle qu’une évolution linguistique est en cours, basée sur le phénomène selon lequel les gens choisissent de ne pas parler d’anciennes langues, jugées dépassées et inutiles. Cela reviendrait à étouffer une personne puis lui expliquer qu’elle a choisi de ne pas respirer. Et quiconque a étudié les langues indigènes sait que l’idée d’une langue qui serait plus évoluée et moderne est liée à l’idée selon laquelle une race serait supérieure à une autre. J’invite n’importe qui dans le monde à intégrer mon cours pour étudier ma langue, découvrir sa beauté et sa complexité, et prendre part à un effort de renouveau qui pourrait changer le cours de l’histoire de l’humanité, et ce, pour le meilleur.

Parlez. Ecoutez. Changez. N’attendez rien ni personne.

Traduction : Amina Boutarfa

Source : Huffington Post

Article original : http://www.huffingtonpost.com/lance-a-twitchell/native-american-languages_b_2319510.html