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Plurilinguisme et mondialisation

L’euro-globish, la langue de l’UE ?

Ultima modifica: 19 Lug 2014

Quelle langue parle l'Europe ? La France a perdu sa bataille pour défendre le français. Une écrasante majorité d’Européens opte désormais pour l’anglais. Le concours Eurovision de la chanson, remporté ce mois-ci par un travesti autrichien, se déroule principalement en anglais, même si les votes sont traduits en français. L’Union européenne a de plus en plus recours à l’anglais. Les interprètes ont parfois l’impression de parler pour eux-mêmes. L'année dernière, le président allemand Joachim Gauck a plaidé pour une Europe qui parlerait anglais : les langues nationales seraient préservées pour la spiritualité et la poésie, et cohabiteraient avec un « anglais fonctionnel dans toutes les situations de la vie et pour toutes les classes d’âge. »

Une variante européenne de l’anglais global (globish) a déjà identifiée par certains : il s’agit d’un patois qui ressemblerait à de l’anglais, hybridé avec des sonorités et une syntaxe continentales, enrichi de jargon institutionnel de l’UE et parsemé de faux amis (venant pour la plupart du français). À Bruxelles, « to assist » signifie « assister », et non « aider » ; « to control » signifie « contrôler » plutôt qu' « exercer le pouvoir » ; « adequate » signifie « approprié » ou « adéquat », au lieu de « (à peine) suffisant » ; et les noms indénombrables deviennent comptables comme par exemple « advices », « informations » et « aids » (qui normalement ne prennent pas de « s » au pluriel). « Anglo-Saxon » n'est pas un terme historique se référant aux tribus germaniques en Grande-Bretagne, mais plutôt une insulte politique associée à "capitalisme" ou même à "presse".

Le public européen a pu avoir un avant-goût de l’euro-globish lors des débats télévisés entre les principaux candidats aux élections européennes des 22-25 mai. L’idée que les principaux groupes politiques européens choisissent des Spitzenkandidaten pour le  poste de président de la Commission européenne est une nouveauté (et cette idée a donné lieu au premier néologisme allemand depuis des années à Bruxelles).  Le but est de combler le déficit démocratique, de susciter l’engouement, de mettre un terme à la chute du taux de participation et de contrer la montée en puissance des partis anti-UE.

Cependant, contrairement à ce qui se passe avec la musique populaire, il reste encore beaucoup de chemin à parcourir avant que l’euro-globish ne domine la politique européenne. Des cinq Spitzenkandidaten ayant débattu à Bruxelles le 15 mai, Alexis Tsipras, candidat de la gauche radicale européenne, a tenu à parler grec. Jean-Claude Juncker, le Luxembourgeois chef de file des chrétiens-démocrates, a lui choisi le français. En bons joueurs, les trois autres ont respecté la demande qui leur avait été faite de s’exprimer en anglais : deux Allemands, Martin Schulz et Ska Keller, respectivement du parti social-démocrate et du parti vert, ainsi qu’un Belge, Guy Verhofstadt, pour les Libéraux.

Tandis qu’ils répondaient aux questions de la modératrice italienne sur la croissance, l’austérité, l’euro, l’intégration économique, le libre-échange avec les États-Unis, et sur beaucoup d’autres thèmes, les politiciens ont fait preuve d’une remarquable détermination en essayant de s’adresser directement aux électeurs, en utilisant souvent ce qui n’était pas leur langue maternelle. Et n’oublions pas que les  téléspectateurs n’avaient, pour la plupart, pas non plus l’anglais comme langue maternelle (de nombreuses chaînes de télévision ont en effet proposé une interprétation simultanée). Tout cela a inévitablement contribué à rendre les échanges guindés et artificiels. Les candidats étaient ennuyeux et leurs désirs de « plus d’Europe » difficiles à différencier les uns des autres. Et les barrières de la langue n’ont fait qu’accroître un sentiment d’étrange froideur. Les Europhiles se réjouissent que le dernier débat ait généré plus de 100 000 messages sur Twitter, mais si l’on compare ce nombre aux 5 millions de tweets envoyés lors du concours de l’Eurovision, il est clair que la démocratie à l’échelle de l’Union européenne ne captive pas le public.

La politique est sans aucun doute mieux conduite en langue nationale. John Stuart Mill, pour sa part, considérait la démocratie multilingue comme une absurdité car « l’opinion publique unie, nécessaire au fonctionnement d’un gouvernement représentatif, ne peut exister ». Cependant, comme le montre l’exemple de la Suisse, un pays peut avoir plus d’une langue nationale. En théorie, cela pourrait fonctionner pour l’Europe. Le débat entre M. Schulz et M. Juncker, diffusé à une heure de grande écoute sur les chaînes de télévision française et allemande en langue locale, a eu un audimat plus important. Cependant, même le meilleur polyglotte aurait du mal à s’adresser directement aux  électeurs en 24 langues officielles.

Pour Philippe Van Parijs, professeur à l’Université de Louvain, la démocratie à échelle européenne ne nécessite pas une culture homogène, ou ethnos ; une communauté politique commune, ou demos, requiert seulement une lingua franca. Nelson Mandela était-il moins démocratique car il parlait anglais dans une Afrique du Sud multiethnique et multilingue ? L’anglais se diffuse rapidement, avec plus de 40% des jeunes Européens déclarant être capables de le parler de quelque manière que ce soit. La réponse au déficit démocratique de l’Europe, selon M. Van Parijs, est d’accélérer ce processus, afin que l’anglais ne soit pas uniquement la langue d’une élite mais que ce soit aussi le moyen permettant aux Européens plus pauvres de se faire entendre. Une version approximative de l’anglais, avec un vocabulaire limité de juste quelques centaines de mots suffirait.

Et pourtant, la politique européenne demeure fermement nationale. Il existe souvent un fossé entre les Spitzenkandidaten et les partis nationaux qu’ils sont censés représenter. Peut-être que les Spitzenkandidaten chrétien-démocrate, social-démocrate et libéral croient aux eurobonds, mais ce n’est pas le cas de leurs collègues allemands. Le Parti travailliste britannique a prévenu M. Juncker de ne pas mettre le pied dans leur pays. M. Juncker ne dispose d’aucun réel allié de son parti, le Parti populaire européen (PPE), en Grande-Bretagne (les Conservateurs britanniques ont quitté le PPE en 2009) et connait une mauvaise fortune en Italie (le parti Forza Italia de Silvio Berlusconi mène une embarrassante campagne anti-allemande).

Et le problème anglais

L’expérience des Spitzenkandidaten finira sans doute mal. Si l’un d’eux gagne, sa victoire sera vue comme un coup de force des députés européens, aux dépens des leaders nationaux élus, de s’approprier le droit de choisir qui dirigera la Commission. S’ils ne réussissent pas, le concours démocratique qui s’est déroulé dans toute l’Europe ressemblera à une farce. Cela représente aussi un dilemme pour le Premier ministre britannique David Cameron, pour lequel tous les Spitzenkandidaten sont trop fédéralistes (la Grande-Bretagne avait mis son véto à la candidature à la Commission de M. Verhofstadt en 2004). Mais M.Cameron ne peut bloquer personne s’il est seul. Plusieurs chefs d’États, y compris la Chancelière allemande Angela Merkel, ont plus ou moins explicitement supporté les Spitzenkandidaten, tandis que ceux ayant critiqué cette idée ouvertement sont peu nombreux. Si M. Cameron se retrouve isolé et qu’un fervent défenseur du fédéralisme est choisi, le risque que la Grande-Bretagne quitte l’UE augmentera. Comme ce serait étrange si l’Europe devenait anglophone sans son plus grand pays anglophone.

 

Traduction de Coline Carmignac

Source : Charlemagne, le blog de The Economist traitant les sujets de politique européenne, et repris dans l’édition papier de The Economist du 24 mai 2014