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Parlement suisse : Interpellation Eder Joachim. Dominance de l'anglais dans la recherche. Pourquoi nos langues nationales sont-elles reléguées au second plan?


Ultima modifica: 13 Ago 2017

Réponse de Berberat Didier (S, NE):

Je remercie Monsieur Eder de son interpellation, qui soulève d'ailleurs un problème fort inquiétant puisque l'on sait que l'anglais prend de plus en plus d'importance dans notre pays. Je rappelle que cette interpellation va dans la même direction que l'interpellation 15.3053, "Fonds national suisse et respect des langues nationales", que j'avais déposée en 2015 et qui concernait déjà la question du respect des langues nationales au Fonds national suisse.
Personne ne songe à nier l'importance de la langue anglaise dans la recherche scientifique. L'anglais est une langue de culture, une langue riche, une langue que l'on doit respecter, mais il est important que chaque langue garde sa place.
Il apparaît d'ailleurs qu'en Suisse, on assiste à une véritable dérive dans l'usage de la langue anglaise et des langues nationales, et pas seulement dans le domaine de la recherche. En effet, quelques cas peuvent être cités. Que penser des campagnes de sensibilisation de l'Office fédéral du sport qui se font intégralement avec des slogans en anglais? Que penser des campagnes du Bureau de prévention des accidents - qui, certes, ne fait pas partie de l'administration fédérale puisqu'il s'agit d'une fondation de droit privé soutenue par la Confédération -, lesquelles sont également pour la plupart menées en langue anglaise? Comment justifier par ailleurs que quelques membres du Conseil fédéral, lorsqu'ils s'expriment dans les enceintes d'instances internationales dans lesquelles l'une de nos langues nationales est une langue de travail et une langue officielle, ont recours à l'anglais? C'est vraiment un signal qui, à mon avis, est très mauvais.
Vous vous souvenez, Monsieur Hefti a récemment cité un cas qui, à mon avis, est très symptomatique. Lors de la négociation portant sur la convention entre la Suisse et l'Italie visant à éviter les doubles impositions, les discussions se sont tenues en anglais. Il est quand même un peu surréaliste de penser que nous partageons avec l'Italie la langue de Dante et que l'on utilise la langue anglaise - la langue d'un pays qui va d'ailleurs bientôt quitter l'Union européenne -, alors même que nous pourrions travailler dans la langue nationale qu'est l'italien! Je pense vraiment qu'il y a des choses à rectifier dans ce domaine.
Si on en revient à la politique des langues du Fonds national suisse de la recherche scientifique, on peut estimer qu'elle est insatisfaisante et quand je dis insatisfaisante, c'est un euphémisme par rapport à la situation.
Je comprends que, dans les sciences exactes par exemple, les jeux sont faits et que, comme l'anglais est devenu quasiment incontournable, il est important que le Fonds national suisse utilise toutefois avec discernement la langue anglaise pour les sciences exactes. Par contre, je ne comprends pas la justification d'imposer ou en tout cas de favoriser d'une façon importante la langue anglaise dans les sciences humaines. Monsieur Eder a cité tout à l'heure l'histoire suisse ou le droit constitutionnel. Comment voulez-vous qu'un expert étranger qui ne maîtrise pas une des langues nationales de la Suisse puisse expertiser une thèse, un travail de recherche en histoire suisse ou en droit constitutionnel?
On s'abrite d'ailleurs trop souvent derrière la question des experts internationaux qui ne maîtrisent pas nos langues nationales pour faire en sorte qu'on utilise la langue anglaise. Est-ce que vous estimez normal, par exemple, que toute la procédure ou une partie importante de celle-ci se déroule en anglais parce qu'un membre d'un jury ou d'un groupe de travail ne maîtrise pas une des trois langues nationales? Tout devrait se passer en anglais, sous prétexte qu'une personne sur les cinq, dix ou quinze que compte un groupe de travail ne parle pas l'allemand, l'italien ou le français? Il en va de même pour les groupes de travail au sein de l'administration fédérale. C'est une dérive qui, à mon avis, est extrêmement préoccupante. Est-ce qu'on ne pourrait pas trouver, parmi les pays qui nous entourent, des experts qualifiés? Nous avons des experts, je pense, en Allemagne, en Autriche, en Italie, en France ou en Belgique par exemple, qui peuvent tout à fait venir travailler en Suisse et qui sont capables de maîtriser l'une de nos langues nationales.
De plus, cela a été dit par Monsieur Eder, on assiste avec ce phénomène à une discrimination des chercheurs suisses par rapport aux chercheurs étrangers. Il est étonnant que, dans un pays plurilingue, on doive utiliser l'anglais. Je rappellerai que, même si cette institution fait un excellent travail, le Fonds national suisse est subventionné par la Confédération à raison d'environ 920 millions de francs par année, ce qui n'est pas tout à fait anecdotique.
En conclusion, je suis persuadé qu'il faut que l'on reste très attentif à ce phénomène. Il faut faire respecter la loi et l'ordonnance sur les langues. Vous le savez, nos langues nationales sont une richesse culturelle pour notre pays et ce sont nos racines. Chaque fois qu'on n'utilise pas une de nos langues, on les affaiblit.
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