Original publié le 13 avril 2025
Imaginez que quelqu’un invite à dîner un ami dont la langue maternelle est différente de la sienne. Alors qu’il cuisine, il se laisse distraire et le repas finit par brûler. Une fois le détecteur de fumée arrêté, son ami fait une blague pour détendre l’atmosphère, quelque chose comme « Eh bien, j’ignorais tes talents de cuisinier ! ».
Un locuteur natif saisirait tout de suite l’ironie du commentaire comme de la réponse à celui-ci, qui pourrait être « T’as vu ça ! ». Dans ce cas, tout le monde rie puis passe à table. Cependant, un locuteur non natif pourrait ne pas percevoir l’ironie d’une telle remarque et être gêné par la blague détachée de son ami, voire la prendre mal.
Cet exemple illustre un fait cognitif et social indéniable : les accents étrangers peuvent considérablement influencer notre manière d’interpréter ce que l’on nous dit. Ces derniers font partie intégrante de la communication dans un monde de plus en plus globalisé, mais certaines études laissent supposer qu’ils peuvent être un frein non seulement pour la compréhension, mais aussi dans la manière de percevoir l’orateur et d’interagir avec lui.
Les habitudes du langage se développent dans la petite enfance, c’est pourquoi il peut être difficile de reproduire fidèlement les sons d’une langue étrangère (intonation, mélodie, rythme et ton) lorsqu’ils ne font pas partie de notre langue maternelle et même s’ils sont similaires, en particulier lorsqu’on apprend une langue sur le tard. Généralement, plus l’apprentissage est tardif, plus l’accent sera prononcé.
La voix d’une personne peut en dire beaucoup sur son origine et sa classe sociale, y compris entre locuteurs natifs. L’interlocuteur s’appuie inconsciemment sur la façon dont parle la personne pour déduire son genre, son âge ou encore son statut social, et ce en une fraction de seconde. Ces jugements éclair pour définir l’identité de l’orateur peuvent avoir une influence directe sur la manière dont on interprète ses paroles.
Accents étrangers : perdus dans l’interprétation
Bien qu’un accent étranger ne complique pas la communication, l’analyser requiert un effort cognitif plus important que pour un accent natif. Notre cerveau assimile plus facilement un accent qui lui est familier, ce qui explique que nous soyons plus sûrs de nous face à un locuteur natif de notre langue. De plus, l’auditeur a souvent tendance à considérer qu’une personne qui parle avec un accent étranger possède un niveau de langue moins élevé, même lorsque sa grammaire et son vocabulaire sont impeccables.
L’une de nos études récentes portait sur la manière dont les remarques des locuteurs étrangers modifient la perception de l’ironie, ce qui peut donner lieu à des malentendus et tendre les relations sociales. Lors de notre expérience, nous avons présenté à des locuteurs espagnols natifs des dialogues dans lesquels apparaissent un protagoniste natif et un autre avec un accent étranger. Les accents étaient de Madrid ou de Roumanie.
Les participants devaient évaluer le degré d’ironie et de gentillesse des remarques dans des situations précises, comme celle du cuisinier mentionnée plus haut. Ils devaient aussi jauger l’adéquation des réponses données au commentaire « eh oui, je suis un excellent cuisinier » ou « pas du tout, la cuisine et moi ça fait deux ».
Les résultats ont confirmé que l’ironie est moins perçue lorsqu’elle vient d’une personne étrangère. Autrement dit, les remarques des locuteurs non natifs sont prises au premier degré. L’étude a aussi montré que leurs réponses aux blagues sont le plus souvent jugées moins appropriées, ce qui suggère qu’une rupture se produirait dans l’interaction sociale.
Ce décalage pourrait s’expliquer par le fait qu’assimiler un accent étranger demande un effort intellectuel plus important que pour un accent natif familier, ce qui nous fait passer à côté des subtilités telles que l’ironie. Cependant, les commentaires des orateurs de notre étude ont été écrits précisément pour éviter ce problème, car l’ironie de chaque réponse n’était pas particulièrement subtile.
Cette difficulté à percevoir l’ironie peut aussi être due au niveau de langue que l’auditeur attribue au locuteur. En effet, si l’on considère que les compétences linguistiques de ce dernier sont limitées, on ne s’attend probablement pas à ce qu’il utilise un langage élaboré ou teinté d’ironie et l’on interprètera plus littéralement ses remarques.
Les gens peuvent aussi avoir tendance à exclure les locuteurs non natifs de leur groupe. Cette catégorisation sociale crée des stéréotypes associés à la nationalité de ces derniers, ce qui peut avoir une influence positive ou négative sur la manière dont ils sont perçus par l’auditeur.
Rappelons cependant que tous les accents ne sont pas logés à la même enseigne : certains sont considérés comme plus prestigieux ou associés à un statut plus élevé, ce qui renvoie une image plus positive de la personne qui parle. Néanmoins, les locuteurs étrangers sont généralement moins bien perçus que les natifs et leur discours est rarement analysé en détail.
Les conséquences sociales
Cette différence d’interprétation selon l’accent a des conséquences dans plusieurs situations. En milieu professionnel, par exemple, les employés qui parlent avec un accent étranger sont souvent jugés moins compétents que leurs collègues natifs, ce qui peut freiner leur carrière.
Dans un contexte scolaire ou académique, les professeurs ayant un accent étranger reçoivent de moins bonnes évaluations de la part de leurs élèves, même si leur cours est clair. Les étudiants ont aussi tendance à mal interpréter les idées complexes ou abstraites énoncées par un instructeur non natif. Ce biais est présent dans les deux sens, étant donné que les professeurs entretiennent aussi des préjugés envers les étudiants qui parlent avec un accent.
Ces inégalités existent aussi face à la justice. En effet, les locuteurs non natifs ont plus de risques d’être déclarés coupables et écopent souvent d’une peine plus lourde pour un même délit. De plus, leur fiabilité en tant que témoins oculaires est souvent remise en question et discréditée.
Avoir un accent différent peut également être un défi dans le milieu commercial. Par exemple, les clients qui doivent se concentrer pour comprendre un vendeur avec un accent étranger vont retenir moins d’informations sur la marque et ses valeurs que s’ils se trouvent face à un vendeur natif.
Mettre fin aux préjugés
Certains travaux de recherche ont démontré qu’une exposition aux accents étrangers favorise la compréhension et contribue à combattre les préjugés. Le simple fait d’y être exposé permet au cerveau de « s’accorder » aux différents accents et de réduire petit à petit le niveau d’effort cognitif initialement nécessaire. Regarder des films et écouter des podcasts ou encore côtoyer des locuteurs étrangers sont tout autant de méthodes efficaces pour améliorer sa compréhension de la langue et simplifier l’assimilation des différents accents.
De plus, les politiques qui promeuvent l’inclusion linguistique peuvent contribuer au combat contre les discriminations et favoriser l’équité. Les médias pourraient aussi éviter de dépeindre les locuteurs non natifs de façon stéréotypée pour encourager la tolérance et la compréhension.
L’éducation joue un rôle clé dans la modification de ces perceptions. Le principal objectif est de reconnaître que l’accent étranger fait partie de l’identité d’un locuteur et n’est pas un défaut, que c’est la conséquence normale d’une société mondialisée comme la nôtre, dans laquelle ne parler qu’une seule langue constitue de moins en moins la norme.
Cependant, ce changement ne doit pas forcément venir des institutions. En tant que membres de la société, nous pouvons faire de ce changement une réalité au quotidien en suivant une règle très simple : nous intéresser à ce que disent réellement les gens plutôt que de nous demander si cela sonne bien ou mal.
Auteurs de l'article original : Alice Foucart, Luca Bazzi et Susanne Brouwer
Traduit par Lorena Danhyer