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Pierre Frath - La langue est (avant tout) notre milieu de vie

https://philologica-jassyensia.ro/revista/?numar=philologica-jassyensia-an-xvi-nr-2-32-2020

Philologica Jassyensia an XVI, nr. 2 (32), 2020

La plupart des théories linguistiques considèrent la langue essentiellement comme un moyen de communication entre des individus ontologiques. La société n'est rien d'autre qu'un regroupement social volontaire qui s'est produit à un moment donné de l'histoire de notre espèce. Le langage est alors considéré comme un outil de communication qui nous aide à encoder des concepts au profit d'autres individus et la linguistique se concentre sur les processus qui permettent cette prouesse dans le cerveau des locuteurs. L'intercompréhension est très souvent expliquée en termes de patrimoine génétique. Par exemple, la grammaire universelle de Chomsky explique la syntaxe et les primes sémantiques expliquent la construction du sens. L'aspect hypothétique, voire métaphysique, de ce point de vue est souvent négligé et la langue devient un « code » que l'on peut décrire en termes de logique et de mathématiques. Et comme la pensée précède la formulation, la forme linguistique et le sens sont ontologiquement séparés, ce qui conduit au dualisme corps/esprit profondément ancré à l'arrière-plan de la plupart des théories. Dans ce texte, nous voulons montrer que la langue est l'un des trois environnements ( » milieus ») dans lesquels nous vivons, les deux autres étant la société et la nature, toutes deux humanisées par et à travers la langue et constamment modifiées par l'activité humaine. On peut distinguer trois dimensions dans la langue. La première et la plus importante est anthropologique. Les gens parlent pour créer des liens entre eux et le langage est alors le lieu de la conversation, des relations humaines, de l'éducation, de la politique, de l'éthique, des valeurs, des ragots, etc. Le langage sert aussi au travail et à l'action collective lorsqu'il utilise sa dimension référentielle : de nombreux mots renvoient à des éléments de notre expérience et le langage est alors le lieu du travail, de l'économie et de l'action collective. Enfin, le langage est aussi le lieu de la pensée personnelle, de la créativité et de l'individualisation. Mais cette dimension cognitive de la langue ne peut se développer que lorsque les dimensions anthropologique et référentielle ont été acquises : ce n'est pas une cause mais une conséquence. Les communautés linguistiques ont tendance à se replier sur elles-mêmes dans ce que l'on peut appeler « ubuntus », mot bantou qui désigne une communauté parlant une langue au sein d'une culture. L'apprentissage des langues permet d'éviter l'enfermement dans l'ubuntus, car les langues ouvrent des portes aux autres et permettent de compenser son propre ubuntu. Le multilinguisme conditionne la connaissance et la tolérance de l'autre.

Language Is (Above All) Our Living Environment
Most linguistic theories consider language essentially as a means of communication between ontological individuals. Society is nothing but a voluntary social grouping which happened at some point in the history of our species. Language is then considered a communication tool which helps us encode concepts for the benefit of other individuals and linguistics concentrates on the processes which allow this feat in the speakers’ brains. Intercomprehension is quite often explained in terms of genetic endowment. For example, Chomsky’s universal grammar explains syntax and semantic primes explain the construction of meaning. The hypothetical even metaphysical aspect of this point of view is quite often overlooked and language becomes a “code” which can be described in terms of logic and mathematics. And as thought precedes formulation, linguistic form and meaning are ontologically separated and this leads to the deeply ingrained mind/body dualism which lurches in the background of most theories. In this text, we aim to show that language is one of the three environments (« milieus ») in which we live, the two others being society and nature, both humanised by and through language and constantly altered by human activity. Three dimensions can be distinguished in language. The first and foremost is anthropological. People speak to create links between themselves and language is then the locus of small talk, human relations, education, politics, ethics, values, gossip, etc. Language is also used for collective work and action when it makes use of its referential dimension: many words refer to elements of our experience and language is then the locus of work, the economy and collective action. Finally, language is also the locus of personal thought, creativity and individualisation. Yet this cognitive dimension of language can only develop when the anthropological and referential dimensions have been acquired: it is not cause but consequence. Linguistic communities tend to fall back on themselves in what can be termed “ubuntus”, a Bantu word which names a community speaking a language within a culture. Becoming locked up inside ubuntus can be effectively avoided by language learning because languages open doors to others and allow for the offsetting of one’s own ubuntu. Multilingualism conditions knowledge and tolerance of the other.