Dans une recherche personnelle, qui n'est pas sans évoquer, dans un autre registre, le Vocabulaire européen des philosophies , sous la direction de Barbara Cassin, Michel Blain explore Douze mythes qui ont fondé l'Europe , publié chez l'Harmattan. Ces douze mythes n'épuisent probablement pas le sujet, mais il s'agit de mythes à la fois européens, transculturels et plurilingues : Roland, Le Graal, Tristan et Iseut, Schaharazade, Dante et Béatrice, Jeanne d'Arc, Don Quichotte, Don Juan, Robinson, Les Lumières, Faust et K.. Ces mythes qui ont traversé les siècles se sont aussi métapmorphosés selon les époques tout en restant les mêmes.
Ce livre pose deux questions essentielles à nos yeux.
Il y a d'abord l'impossibilité de vivre sans imaginaire. L'imaginaire commence par rendre visible le monde commun, ce par quoi commence la littérature, et dans cette quête du sens, le mythe joue un rôle qui n'est pas antinomique de la rationalité. Les mythes véhiculés par la littérature contribuent puissamment à nous rendre le monde intelligible et nourrissent le sentiment d'identité.
Le mythe, et non la mythologie, s'inscrit dans l'épaisseur de la langue. Ionel Buse, dans son livre Métamorphoses des symboles (Editura Dacia, 2004, p.19), signale que, selon Mircea Eliade, "les symboles ne sont pas des décalques de la réalité objective. Ils révèlent quelque chose de plus profond et de plus fondamental : "une modalité du réel ou une structure du Monde qui ne sont pas évidentes sur le plan de l'expérience immédiates"1". Or, cette modalité du réel est probablement irremplaçable et concerne autant l'histoire des religions que la science, une quête absolument intrinsèque et inséparable de l'identité collective et individuelle.
C'est ainsi qu'après tant d'autres le cinéaste Wim Wenders a pu récemment déclarer : "Il n'y aura pas d'identité européenne tant que nous ne parviendrons pas à donner à voir nos propres mythes, nos sentiments, notre histoire".
Autre point essentiel, qui se lit dans les métamorphoses des mythes, c'est l'"affirmation critique de soi", selon l'expression de Heinz Wismann, qui est un trait fondamental des cultures européennes qui nous vient de la Renaissance et des Lumières. Derrida soulignait ainsi "les marques absolument originales que les Lumières européennes ont laissées quant à l'autorité de la dogmatique religieuse sur le politique". Il précisait, lui qui la connaissait bien pour y avoir souvent enseigné : "Je ne dis pas la religion ou la foi, mais l'autorité de la dogmatique religieuse" et soulignait qu'on ne trouve ces marques "ni dans le monde arabe, ni dans le monde musulman, ni en Extrème Orient, ni même, et voilà le point le plus délicat, dans la démocratie américaine (...), dans la réalité dominante de sa culture politique".(dans Le concept du 11 septembre, en dialogue avec Jürgen Habermas, Editions Galilée, 2004).
Mais laissons l'auteur expliquer le sens de sa recherche dans la présentation qu'il a faite au déjeuner-débat de l'ASEDIFRES le 15 décembre 2007 (en pdf ou doc ). Et voici le résumé : pdf doc
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1 Mircea Eliade, Méphistophélès et l'androgyne, p.296