Publié le 20 mai 2025 à 18h30
Quand Keir Starmer dit : « Si vous souhaitez vivre au Royaume-Uni, vous devez parler anglais », il énonce un postulat : l’anglais est la seule langue qui compte au Royaume-Uni.
Non seulement cette opinion omet la riche diversité linguistique du Royaume-Uni, mais elle va également à l’encontre des politiques linguistiques développées dans les nations décentralisées.
Alors que les dernières propositions du gouvernement britannique sur l’immigration font de la maîtrise de l’anglais la principale voie d’intégration, les gouvernements d’Écosse, du Pays de Galles et d’Irlande du Nord adoptent des approches différentes.
Si l’immigration est un sujet contrôlé par Westminster, l’intégration, y compris l’enseignement des langues, est décentralisée. Chaque nation du Royaume-Uni définit donc sa propre orientation.
Angleterre
Bien que les politiques mettent fréquemment l’accent sur l’apprentissage et l’évaluation de l’anglais comme clé de l’intégration, l’Angleterre n’a pas de stratégie nationale pour intégrer les immigrants ou les réfugiés. Elle n’en a pas non plus pour l’enseignement de l’anglais pour des locuteurs d’autres langues (ESOL).
Les décisions concernant les cours de langue sont prises localement, mais l’offre est inégale. Dans certaines régions, le soutien est bien organisé et accessible. Dans d’autres, il n’y a quasiment rien.
Malgré l’absence de direction nationale, le secteur de l’ESOL en Angleterre a longtemps bénéficié de l’activisme citoyen. Des organisations comme la National Association for Teaching English and Community Languages to Adults (Association nationale pour l’enseignement de l’anglais et des langues communautaires aux adultes) et English for Action (Anglais pour l’action) ont mené une campagne pour un meilleur financement. Chercheurs et enseignants continuent de réclamer une stratégie concertée pour l’intégration des immigrants et des réfugiés.
Pays de Galles
Le gouvernement gallois a, lui, fait de l’enseignement de la langue un élément central de ses politiques d’intégration progressive. Son ambition de devenir le premier « pays d’asile » au monde est soutenue par des mesures pratiques, notamment une politique de formation linguistique dédiée aux immigrants, centrée essentiellement sur l’ESOL, la seule de ce genre au Royaume-Uni.
La première stratégie nationale pour l’ESOL a été publiée en 2014, révisée en 2018, et sera mise à jour cette année à la suite d’un examen.
L’introduction du gallois dans l’enseignement des langues aux immigrants participe également à la construction d’une société plus inclusive et multiculturelle. Cela montre aux apprenants que toutes les langues, y compris leur langue maternelle, ont un rôle à jouer dans une nation moderne et multilingue.
Écosse
Depuis 2014, l’Écosse a mis en œuvre trois stratégies d’intégration des réfugiés. La nouvelle stratégie écossaise d’intégration des réfugiés a été reconnue à l’international comme un modèle de bonnes pratiques. Elle adopte une approche multilingue et interculturelle, soulignant que l’apprentissage des langues doit inclure les langues familiales et la ou les langues de la nouvelle communauté, ce qui peut inclure le gaélique, le scot et l’anglais.
L’Écosse a eu deux stratégies successives d’ESOL pour les adultes de 2007 à 2020. Elles ont été développées de concert avec des apprenants ESOL et détaillaient des itinéraires de progression clairs vers davantage de formation continue, d’enseignement et vers l’emploi. Elles ont cependant été abandonnées au profit d’une stratégie plus large d’apprentissage des adultes en 2022, qui englobe tous les apprenants adultes plutôt que les seuls besoins des immigrants.
Cette décision a été critiquée par certains, qui craignaient que les besoins spécifiques des apprenants ESOL soient moins pris en compte, et que leur voix et celle des enseignants ESOL en Écosse soit moins entendue.
Irlande du Nord
L’Irlande du Nord n’a pas encore de politique linguistique dédiée aux immigrants. Cependant, son ébauche de stratégie d’intégration des réfugiés reconnaît au moins l’importance de la langue pour aider les immigrants à se sentir valorisés et respectés.
En 2022, la loi sur l’identité et la langue (Irlande du Nord) a accordé un statut officiel à l’irlandais et à l’ulster-scot en tant que langue minoritaire. Cependant, la stratégie d’intégration des réfugiés en Irlande du Nord se focalise uniquement sur des cours d’anglais en tant que principale langue d’enseignement.
Toutes les nations du Royaume-Uni ont cependant en commun un sous-financement chronique. La formation des adultes, où le financement de l’ESOL est réparti entre les quatre nations, est aujourd’hui confrontée à de nouvelles réductions budgétaires. De nombreux apprenants continueront donc de faire face à de longues listes d’attente pour des cours.
Or, la manière dont l’enseignement des langues aux immigrants, notamment ceux qui cherchent refuge au Royaume-Uni, est perçue, organisée et dispensée, est essentielle pour encourager l’inclusion, promouvoir l’intégration et donner un sentiment d’appartenance. Le fait de développer des compétences dans la ou les langues dominantes du pays d’accueil peut permettre aux immigrants de s’orienter dans les systèmes de santé, de logement et de sécurité sociale. Cela peut les aider à répondre aux besoins de la vie quotidienne et à utiliser leurs compétences et leurs savoirs pour entrer sur le marché du travail ou se former.
De plus, beaucoup de personnes cherchant refuge ont vécu des traumatismes liés à la migration forcée. Il est donc vital que l’enseignement des langues en tienne compte et reconnaisse les compétences multilingues d’un apprenant. Il est également important qu’il soit ajusté à leurs besoins, et ne dépende pas seulement d’évaluations de la maîtrise de l’anglais imposées de l’extérieur.
L’importance du plurilinguisme
L’éducation plurilingue n’est pas qu’une bonne chose à avoir. Il est de plus en plus évident que mettre en valeur les langues déjà parlées par les réfugiés, et reconnaître leurs compétences linguistiques comme des atouts, améliore leur bien-être, renforce la confiance en soi et favorise l’inclusion sociale.
Trop souvent au Royaume-Uni, l’apprentissage des langues est considéré comme une condition d’acceptation, plutôt qu’un droit qui peut permettre l’appartenance. Cela risque de compromettre l’intégration, celle-là même que les législateurs prétendent soutenir.
Si le Royaume-Uni veut vraiment être un État moderne, inclusif et multiculturel, il doit accepter le fait qu’il est aussi plurilingue, et que des nations différentes peuvent choisir des voies différentes pour accueillir ceux qui cherchent un asile.
Traduit par Geneviève Le Gouguec