Réflexions sur la relativité linguistique et le langage inclusif : entre pensée et réalité.
Publié sur Il Tascabile le 05/10/2021
Écrit par Filippo Batisti
Crédit image : Action Painting II par Mark Tansey (1984)
Né à Bologne en 1990, Filippo Batisti est chercheur postdoctoral en philosophie du langage et de l’esprit à l’Université de Ca’ Foscari à Venise, où a été fondé le Centro CLAVeS (Centre de recherche sur la Cognition, le Langage, l’Action et la Sensibilité). Rédacteur de longue date pour le magazine « The Bottom Up », il supervise la diffusion de chroniques culturelles à la radio et sur le web (Radio 3, Radio Città del Capo, Decamerette).
Imaginez qu’on vous invite à prendre le thé chez quelqu’un. Au bout d’un certain temps, vous demandez où se trouvent les toilettes, et votre hôte vous dit : « Au bout du couloir, tournez à gauche, puis prenez la deuxième porte vers l’ouest ». Vous êtes probablement chez quelqu’un qui parle une autre langue que la vôtre, une des nombreuses langues qui se basent sur un système de coordonnées spatiales géographiques « absolues », aux antipodes des coordonnées « égocentrées » dont nous nous servons habituellement (coordonnées pour lesquelles les toilettes se trouvent « au fond du couloir à droite, puis deuxième porte à droite »). D’après l’anthropologue Stephen Levinson, qui a étudié les conséquences cognitives de la description de l’espace dans la langue guugu yimithirr (une population aborigène d’Australie), les locuteurs d'une de ces langues sont obligés d’élaborer une sorte de « boussole mentale » pour satisfaire le besoin constant de connaître la direction cardinale vers laquelle ils sont tournés. Ils se souviennent même de ce genre de détails des années plus tard lorsqu’ils racontent ce qu’ils ont vécu à quelqu’un.
La structure d’une langue demande de respecter un certain nombre de règles données pour pouvoir être cohérente et comprise. Ce que nous faisons tous, en apprenant une langue quelle qu’elle soit, c’est nous habituer lentement mais sûrement à faire nos propres « demandes », et cela laisse, vraisemblablement, une trace permanente sur la manière dont fonctionnent les rouages de notre esprit. Peut-on dire que les langues imposent à leurs locuteurs une image de la réalité qui serait différente d’une langue à l’autre ? Peut-on affirmer qu’une langue peut modifier la compréhension de concepts fondamentaux comme la perception de l’écoulement du temps, la position des objets dans l’espace, ou la dynamique des événements pour ceux qui la parlent ?
Cette idée fascinante, quoique controversée, selon laquelle la langue contribue à construire la réalité objective de ses locuteurs, a été nommée au début du XXe siècle « relativité linguistique ». Ce choix de nomenclature (quelque peu audacieux) fait référence à la théorie de la relativité en physique qui avait alors donné à Albert Einstein ses lettres de noblesse. Sans s’appesantir sur les détails de la création de la relativité linguistique, ce concept est encore appelé « l’hypothèse de Sapir-Whorf », du nom du linguiste Edward Sapir et de son apprenti Benjamin Lee Whorf, bien qu’aucun d’entre eux n’ait jamais émis une proposition qui soit identifiable comme telle, et qui serait encore moins conjointe aux deux chercheurs. Habituellement, le seul à être considéré comme le père « du principe de relativité linguistique » est Whorf, connu pour sa vie intellectuelle éclectique. Il a étudié l’ingénierie chimique au MIT (Massashussett’s Institute of Technology) où il a obtenu des résultats passables, et a ensuite travaillé pour une compagnie d’assurance en tant qu’expert en chimie. Finalement, il s’inscrit à Yale et suit les leçons de Sapir dont il reprendra le poste de chaire peu avant le décès de ce dernier, avant de mourir lui-même prématurément d’un cancer. Whorf aborde les études linguistiques en lisant des textes du XVIIIe siècle d’inspiration kabbalistique qui établissent un lien privilégié entre langue et mysticisme, et bien qu’il s’en soit tenu aux limites de la linguistique scientifique durant ses années à Yale (il a même été jusqu’à réaliser des enquêtes de terrain approfondies sur les langues autochtones des communautés mésoaméricaines et nord-américaines), son intérêt pour le mystique ne l’a jamais quitté. Son dernier essai publié posthume dans une revue indienne de théosophie s’intitule Language, Mind, and Reality (Langue, Esprit et Réalité).
Les langues imposent-elles à leurs locuteurs une image de la réalité qui serait différente d’une langue à l’autre ? Une langue peut-elle modifier la compréhension de concepts fondamentaux comme la perception de l’écoulement du temps, la position des objets dans l’espace, ou la dynamique des événements pour ceux qui la parlent ?
Pour être plus précis, Whorf a étudié la langue d’une communauté de natifs américains de l’Arizona, les hopi, et il est parvenu à prouver que, par manque de marqueurs verbaux (et de substantifs) pour ce qu’on appelle « futur », « passé » et « présent » dans les langues européennes, les locuteurs hopis ont fini par adopter une conception non linéaire du temps, étonnement proche de la théorie de la relativité d’Einstein, d’où l’expression « relativité linguistique » (cette intuition sur les différents concepts temporels a été reprise dans le film Arrival de Denis Villeneuve qui se base sur le récit de Ted Chiang L’Histoire de ta vie dans lequel ce ne sont pas des natifs américains qui vivent le temps de manière circulaire, mais des extraterrestres en forme de calamars).
Cependant, de manière plus générale, l’idée de fond whorfienne est qu’à la diversité des langues peut correspondre une diversité cognitive. Si les langues sont différentes dans nombre de leurs aspects formels et si la cognition humaine est fortement liée au développement linguistique, alors il est plus que probable que les locuteurs qui grandissent avec une langue déterminée soient influencés par cette langue au niveau des différents processus nécessaires à la pensée.
Savoir si cette influence est constante, contournable ou encore mesurable sont des questions qui ont été étudiées empiriquement en psycholinguistique à partir des années quatre-vingt-dix en prenant en compte des langues parlées sur l’ensemble de la planète, dont des langues parlées dans de petites communautés linguistiques non occidentales. Un bilan provisoire et lapidaire de ce qui a été appelé « renaissance whorfienne » (ou néowhorfisme) indiquerait qu’effectivement, pour des domaines et des processus cognitifs (mémoire, orientation dans l’espace, raisonnement et ainsi de suite) bien spécifiques, les différents locuteurs se comportent, et donc pensent, différemment en fonction des différences structurelles entre leurs langues respectives.
En se risquant à un tel bilan, la science actuelle semble nous dire que la langue que nous parlons influe sur la manière dont nous percevons la réalité, mais sans préciser jusqu’à quel point.
Langue et genre
Cependant, de manière plus générale, l’idée de fond whorfienne est qu’à la diversité des langues peut correspondre une diversité cognitive. Si les langues sont différentes dans nombre de leurs aspects formels et si la cognition humaine est fortement liée au développement linguistique, alors il est plus que probable que les locuteurs qui grandissent avec une langue déterminée soient influencés par cette langue au niveau des différents processus nécessaires à la pensée.
Savoir si cette influence est constante, contournable ou encore mesurable sont des questions qui ont été étudiées empiriquement en psycholinguistique à partir des années quatre-vingt-dix en prenant en compte des langues parlées sur l’ensemble de la planète, dont des langues parlées dans de petites communautés linguistiques non occidentales. Un bilan provisoire et lapidaire de ce qui a été appelé « renaissance whorfienne » (ou néowhorfisme) indiquerait qu’effectivement, pour des domaines et des processus cognitifs (mémoire, orientation dans l’espace, raisonnement et ainsi de suite) bien spécifiques, les différents locuteurs se comportent, et donc pensent, différemment en fonction des différences structurelles entre leurs langues respectives.
Au-delà de la manière dont on veut interpréter ces résultats (l’association de ces adjectifs au concept de « masculin » et « féminin » est un peu stéréotypée), lorsqu’on pense à des termes qui font référence à une personne, les débats s’envolent. Sans surprise, la langue inclusive s’est récemment retrouvée au cœur des discussions. Notamment la manière dont les langues, par le biais de structures linguistiques contraintes auxquelles les locuteurs doivent se plier, finissent par « exclure » les possibles références à certaines catégories de personnes.
Évidemment, il serait irraisonné de penser que Massimo d’Azeglio a voulu consciemment exclure toutes les femmes de son discours en disant : « L’Italie est faite, ne reste plus qu’à faire les Italiens. » De la même manière, lorsqu’on invite « les aimables clients » à venir à la caisse, même ceux qui ne se définissent pas comme appartenant au genre masculin se sentent spontanément interpelés. Mais est-il suffisant de ne pas revendiquer une discrimination volontaire lorsqu’on utilise « directeur » au lieu de « directrice » et de se rappeler que l’utilisation généralisée du masculin est une convention sociale ? Au cours des dernières années, un nombre croissant de personnes (généralement, celles qui restent systématiquement exclues de la langue) a proposé diverses solutions pour modifier (ou intégrer) quelques langues afin d’inclure certaines catégories (même si certains, bien qu’ils reconnaissent l’importance de ces exemples d’émancipation, semblent éprouver des difficultés dans l’adoption de ces correctifs spécifiques comme l’astérisque ou le schwa à la place des désinences). Au départ de tous ces débats réside une idée puissante selon laquelle la compréhension de la réalité est influencée par la langue, et c’est cette idée qui motive la volonté d’une diffusion à grande échelle des formes inclusives. Nous l’avons déjà vu précédemment : il est vraisemblable que si une langue qui marque le genre grammatical selon un système binaire entre masculin et féminin, ses locuteurs sont plus à même, d’un côté, de penser qu’il n’existe pas d’autre genre en dehors de cette binarité et par conséquent que toute chose doit tomber dans l’un de ces deux genres grammaticaux.
Il semble alors surprenant que dans un article paru dans L’Indiscreto, signé par….Boni, la relativité linguistique ait été vue au contraire comme une faiblesse des propositions de langue inclusive italienne, il finit par la rejeter, prenant argument parmi d’autres raisons de la non-plausibilité de la thèse « Sapir-Worf »qui rendrait inefficace les mesures que l’on prétend fonder sur elle. Et le tort, selon l’auteur, de cette thèse serait de « surestimer le pouvoir du langage » et ses effets sur le monde extralinguistique. »
La critique que fait Boni est avant tout philosophique : la relativité linguistique comprise comme un moyen de « programmation » linguistique est au fond illusoire, car lors d’une conversation entre locuteurs d’une langue, les mots ne sont pas des « armes » au pouvoir magnétique et indéfinissable qui s’affrontent entre eux. Il existe plutôt un principe de charité interprétative qui pousse les locuteurs à chercher à se comprendre l’un l’autre : un mot attire effectivement l’attention, mais il reste toujours sujet à interprétation. Dans ce cas, d’après Boni, il faudrait demander à ceux qui se servent du masculin généralisé : « tu souhaites vraiment, de fait, exclure le genre féminin ? », ce à quoi, il suffirait de répondre : « absolument pas, il s’agit d’une convention linguistique » (il faut noter sur ce point le fait que quelques universités italiennes ont commencé à rédiger des notes de bas de page de cette teneur dans les documents officiaux en guise d’avertissement quant à l’utilisation du masculin général lorsqu’on parle de candidats, chercheur, et ainsi de suite).
Boni critique dans le fond une vision déterministe et absolutiste de la manière dont le langage est lié à notre rapport à la réalité extralinguistique. Évidemment, pour réfuter cette vision, il cite le livre d’Orwell1984, une dystopie dans laquelle la fameuse novlangue joue un rôle fondamental. Autrement dit, il s’agit d’un projet radical de réforme linguistique venant « d’en haut » dont l’objectif est d’éliminer ou resémantiser certains lexèmes dans le but d’effacer chez les locuteurs les concepts (mentaux) qui y sont associés. En résumé, l’idée est que si nous effaçons de notre vocabulaire tous les mots qui viennent de « compassion », à la longue, plus personne ne sera capable d’être compatissant, ou même de reconnaître et comprendre la compassion.
L’exagération dont fait l’objet Orwell le jette dans le même panier que Whorf, les chargés de communication en politique et les publicitaires. Il s’agit cependant d’une injustice par rapport à la relativité linguistique, exagérant ses prétentions. Si en fait, on fait dire aux relativistes du langage, ainsi qu’à leurs successeurs, que tous ceux qui parlent une autre langue vivent dans une bulle d’incommunicabilité, on se trompe lourdement. Ce glissement est toutefois assez fréquent chez les détracteurs de l’idée de Sapir et Whorf, et ce même dans des contextes académiques et détachés de toute considération sociale. Mais c’est aussi parce que la relativité linguistique (plus acceptable) est souvent confondue avec l’effrayant relativisme.
L’effrayant relativisme
La relativité, en tant que concept, ne naît ni avec Whorf ni avec Einstein. En physique, on parle de relativité depuis Galilée et le moment d’inertie. Si on veut résumer en peu de mots, on pourrait dire que les principes de la relativité rééquilibrent les prétentions à pouvoir parler de certains phénomènes naturels en termes purement absolus, c’est-à-dire détachés de quelques autres paramètres liés au contexte. Le relativisme, au contraire, est une théorie philosophique à l’histoire encore plus vieille et aux déclinaisons multiples selon le contexte auquel on l’applique (la vérité, la conscience, la morale, les cultures, etc.) Dans chacune de ces incarnations du relativisme, en parler a un sens différent. Par exemple, le relativisme culturel est souvent connoté positivement. Il s’agit de prendre conscience de la pluralité des modes de vie humains. Ce relativisme sert à ne pas tomber dans l’absolutisme xénophobe comme le faisait remarquer Wittgenstein en commentant l’ethnographie du Rameau d’or de Frazer : il est incorrect de juger comme une erreur les croyances magiques et religieuses d’une autre communauté. De la même manière, Montaigne réfutait les critères suivis par les missionnaires pour estampiller comme « barbares » les pratiques des tribus natives de l’Amazonie au XVIesiècle. Le relativisme ethnique au contraire, pourrait être décrit comme une problématisation du relativisme culturel : quelles sont les conséquences pratiques de la diversité des valeurs et des coutumes d’autrui ? Existe-t-il un impératif moral à « corriger ces erreurs » ou à empêcher « la barbarie » ?
Mais le relativisme par excellence est sûrement le relativisme aléthique (c’est-à-dire celui qui porte sur la vérité) qui, pour résumer grossièrement, admet que quelque chose peut être vrai pour quelqu’un à l’instant présent, mais faux pour quelqu’un d’autre. Ce relativisme défie le principe même de non-contradiction. Comment un coup de vent pourrait-il être froid pour une personne, mais chaud pour une autre ? Et ainsi de suite. Dans ce sens-là, le relativisme, un peu à la manière du scepticisme, apparaît en philosophie comme un spectre que chaque mouvement de pensée s’est senti obligé de défendre. Récemment, la condamnation du relativisme par Benoît XVI a rouvert les débats publics sur le sujet.
Les relativistes du langage n'estiment pourtant pas que quiconque parle une autre langue vit dans une bulle d’incommunicabilité.
Dans tout cela, dans la liste de ce que la philosophe Maria Baghramian appelle « les multiples visages du relativisme », la relativité linguistique manque souvent à l’appel ou est citée rapidement. Le choix de la négliger d’une telle manière vient du fait qu’il est fondamentalement faux de la considérer comme une théorie aussi extrême que le relativisme aléthique. Les implications problématiques de ce relativisme sont d’une grande portée, d’où la crainte philosophique qu’il a toujours suscitée. La possibilité d’affirmer une (la) vérité de notre croyance ou de notre assertion sur le monde est une préoccupation d’importance capitale, mais la relativité linguistique investit difficilement des domaines similaires.
Cette équation erronée n’est pas rare, même au sein des universités. En effet, durant de nombreuses décennies après la mort de Whorf et alors que le paradigme universaliste de Chomsky compare la faculté du langage à un organe biologique (et serait donc partagé par l’ensemble de l’humanité), la relativité linguistique n’a pas bénéficié d’une bonne réputation. Ce qui la motive est différent. Naturellement, le problème intellectuel que pose Whorf n’est en rien orthodoxe et dessert sa cause : il est compliqué d’intégrer au programme de la toute jeune science cognitive un amateur en linguistique aux tendances mystiques. De même, il a été (et est toujours) facile de mal interpréter ces écrits, surtout ceux dans lesquels il décrit le principe de relativité linguistique, en le faisant glisser vers une interprétation déterministe dans laquelle les locuteurs n’auraient aucune échappatoire aux structures de pensée de leur propre langue. Mais il s’agit en fait d’une bévue.
De la défense de la relativité
D’une certaine manière, il est facile de se dire que s’il est vrai que ma langue influence inconsciemment la manière dont je conçois quotidiennement et en pratique la réalité, comment pourrais-je un jour réussir à y échapper ? Même si nous ne sommes pas constamment en train d’écrire, de parler ou de lire, nous pensons tout de même « dans » la langue que nous parlons. Pour prendre la mesure de notre immersion dans notre langue, il faut considérer que même nos rêves sont teintés des idiomes dont nous nous servons. Ainsi, si le langage est omniprésent dans notre vie cognitive, affective et physique, il n’est alors pas étonnant qu’il ressemble tant à une cage dont il est impossible de sortir.
À vrai dire, pour répondre à cette question, il suffirait de lire une lettre de Whorf dans laquelle il écrit une bonne fois pour toutes que la langue est seulement un des facteurs qui contribuent à modifier le comportement d’un individu, et, en dernier lieu, à construire sa vision du monde. Mais si nous voulons nous confronter à ce problème avec des termes simples, la distinction entre relativisme et relativité est utile. Comme le rappelle Penny Lee, experte et biographe de Whorf, sa relativité, de même que celle de ceux qui l’étudient aujourd’hui, ne faisait pas du tout appel à une incommensurabilité entre différentes visions du monde. La raison derrière cela est simple. Il doit y avoir quelque chose en commun entre ces locuteurs pour qu’un quelconque désaccord puisse naître. Et dans ce cas précis, le terrain commun n’est autre que la compréhension non linguistique, voire prélinguistique, du monde qui existe, entre autres, clairement chez les animaux non humains.
En y regardant bien, c’est justement ce que l’analogie faite avec la physique suggère. Les relativistes du langage veulent comprendre le rôle que jouent les ressources linguistiques dans la médiation (en citant les mots de Lee Whorf) entre « les invariants du monde dans lequel vivent les êtres humains passent leur existence » et « les invariants du traitement cognitif des stimuli perçus ». Il semble donc que la relativité linguistique n’est pas tant l’idée qu’il y aurait l’idée de mondes totalement et réciproquement incapables de communiquer (c’est-à-dire le relativisme), mais plutôt l’idée d’impressions différentes que nous ressentons à cause de la langue, à partir d’un état des choses qui est le même pour tout le monde.
La relativité linguistique n’est pas tant l’idée selon laquelle il existerait des mondes totalement et réciproquement incapables de communiquer, mais plutôt celle suggérant des impressions différentes ressenties par le biais de la langue, à partir d’un état des choses qui est le même pour tout le monde.
Autrement dit, si je parle anglais, je verrai un cylindre (qui a pour caractéristique secondaire d’être en verre). Au contraire, si je parle maya yucateco, je verrai du verre (puis le cylindre). Mais dans les deux cas, nous pouvons affirmer que la réalité (terme éminemment whorfien) à laquelle nous nous confrontons est la même. Le discours est le même pour les formes moins effrayantes du relativisme comme celle des jugements de goût. Si untel affirme que le Lambrusco est bon alors qu’un autre dit le contraire, on parle alors de désaccord sans erreur : les deux « vérités » ne jurent pas avec l’idée d’une unique réalité, valable pour tous, car un jugement de goût sous-entend qu’on fait jouer la perspective personnelle de l’énonciateur du jugement. Dans une situation comme celle-ci, il y a de multiples points de vue sur cette même partie du monde qui ne sont pas incompatibles entre eux, et qui ne mettent pas en cause le fondement même de nos connaissances. Il en va de même si une langue pousse deux personnes à considérer marquant deux aspects physiques d’un même objet.
Et pourtant, même des livres de vulgarisation à succès, comme celui du neuroscientifique canadien Steven Pinker L’Instinct du Langage, ou celui du linguiste israélien Guy Deutscher Through the Language glass : why the world looks different in other languages (titre anglais, le livre n’ayant pas été traduit en français), finissent par exagérer de manière hyperbolique les visées de la relativité, la rendant alors déterministe, l’associant à une forme terrible de relativisme. Et c’est ainsi que l’on crée un bouc émissaire que l’on doit absolument abattre. Dans ce sens, le cas de Pinker est assez célèbre. Par manque de charité interprétative, il a affublé les idées whorfiennes d’un « wrong, all wrong » (Faux, complètement faux).
Au-delà de ces exagérations, il faut admettre que, de la recherche en psycholinguistique actuelle aux programmes plus ambitieux comme celui de l’écriture inclusive, beaucoup de choses passent, et il est légitime de vouloir en discuter. Ce que nous avons montré jusqu’ici vise à défendre la légitimité de la relativité linguistique comme position philosophique et scientifique. Cependant, il est évident que cette seule réaffirmation ne suffit pas à corroborer les opérations d’inclusion linguistique. Ce dont on peut moins douter cependant, comme l’écrit la sociolinguiste Vera Gheno dans l’un de ses posts, c’est « qu’entre la réalité et la langue existe une relation bilatérale : la réalité influence la langue, mais la langue influence elle aussi la réalité. À partir du moment où l’on nomme quelque chose ou quelqu’un précisément, on peut en parler. En conséquence, cette chose ou cette personne est alors plus concrète. »
Tellement vrai que ça en serait faux ?
Aujourd’hui, la recherche sur la relativité linguistique inspirée de Whorf se sert principalement d’outils issus de la psychologie cognitive, réalisant des expériences en laboratoire, ou du moins en situation la plus contrôlable possible. On demande aux sujets testés de compléter des tâches simples et on interprète les stratégies adoptées pour compléter ces tâches de manière à pouvoir inférer des conclusions sur la manière dont la langue (c’est-à-dire des langues spécifiques) nous influence en prenant comme point de départ des schémas comportementaux.
Toutefois, ce genre d’approche n’offre en soi que des résultats qui s’expriment en millièmes de seconde de différence entre différents participants. Par exemple, on remarque que dans une langue qui marque obligatoirement le genre du pronom de la troisième personne du singulier pour des êtres humains (she/he), telle que l’anglais, le temps de réponse aux demandes de compréhension de texte est légèrement plus court que celui des locuteurs d’une langue aux pronoms indifférenciés comme le chinois mandarin ou le karitiana, parlée par quelques centaines de personnes en Amazonie. Il s’agit, somme toute, d’un résultat intéressant, mais dont la portée semble réduite : cette infime différence aura-t-elle un jour un poids dans ma vie de tous les jours ? Il y a moult autres exemples d’expériences similaires, mais l’objection qu’on y fait reste la même : ces petites différences sont-elles des preuves suffisantes pour soutenir que de ces millisecondes, on peut tirer des conséquences (ou formuler des hypothèses) de plus ample portée ? Une langue peut-elle influencer une société entière, quelle que soit sa taille ? Par ailleurs, on pourrait facilement dire que le mandarin qui utilise un pronom gender-ambiguous pour troisième personne du singulier ne garantit pas que les rôles masculins et féminins soient interprétés comme égaux dans la société.
Et donc, est-il bien raisonnable de vouloir attirer à nouveau l’attention sur l’inclusion sociale au moyen de modification de quelques formes grammaticales omniprésentes dans la langue ? La réponse n’est simple dans aucune des deux directions, et ce pour de multiples raisons. Dans un premier temps, la recherche empirique est encore, dans une certaine mesure, à ses débuts. S’il est légitime de dire qu’il y a cent ans nous nous ne disposions de pratiquement aucune preuve expérimentale de l’influence de chaque langue sur la cognition, après trente ans à peine depuis la renaissance whorfienne les preuves sont toujours peu nombreuses et ne suffisent pas pour tirer de solides conclusions sur des questions aussi amples à propos du rôle de la langue dans la cognition, rôle étroitement lié à la culture et à la société. Ces questions sont probablement même trop larges pour ne pas être subdivisées en de plus petites hypothèses de recherche empirique, qu’il faudra toutes tester.
Est-il bien raisonnable de vouloir attirer à nouveau l’attention sur l’inclusion sociale au moyen de modification de quelques formes grammaticales omniprésentes dans la langue ? Il n’y a pas de réponse définitive.
Au même moment, des scientifiques comme le psychologue de la cognition, Daniel Casasanto, ont voulu défendre l’importance de la relativité linguistique évaluée empiriquement en montrant qu’aujourd’hui, nous n’avons pas encore tari le flot des explications potentiellement convaincantes. Une de ces explications évidentes est celui de la cognition numérique, c’est-à-dire comment nous savons que cinq briques sont cinq briques et non trois ou sept. Intuitivement, le langage joue un rôle facilitateur dans notre réussite en orientant notre cognition non linguistique à indiquer des quantités exactes. Comme d’habitude cependant, il n’est absolument pas escompté que toutes les langues du monde aient ce genre de mots pour faire référence à « quarante-quatre » ou même « trois ». Dans les débats actuels, on retient que les êtres humains utilisent trois « systèmes » cognitifs pour déterminer une quantité. Les deux premiers systèmes sont fondamentalement innés, les jeunes enfants (à partir de quelques mois après leur naissance) et même certains animaux (comme les lions) en sont dotés et leur permet de différencier avec précision les groupes de un, de deux ou de trois (mais pas la différence entre trois et quatre). Cela leur permet aussi de faire la différence entre des quantités plus élevées, dès lors que la différence est assez grande. Autrement dit, un petit enfant saura montrer qu’un tas de 49 bonbons est plus grand qu’un tas de 17 (mais il sera incapable de montrer le plus gros tas entre un tas de 41 et 47 bonbons). Mais pour que l’on puisse être plus précis, il faut absolument que le langage (le troisième système) prenne le relais. Diverses expériences de terrain ont montré qu’en absence de langue fournissant des mots pour les grands nombres (comme une autre langue amazonienne, le pirahã) il est extrêmement compliqué de réaliser des actions qui se basent sur la capacité à les manipuler (cette capacité est différente de l’imagination : il est impossible d’imaginer un chiliagone, mais il n’est pas impossible de le manipuler). Et demandons-nous, conclut Casasanto, si nous n’aurions jamais pu atteindre un tel niveau d’avancée technologique sans pouvoir dire (et donc penser) le nombre pi ou trois-millions-sept-cent-quatre-vingt-sept.
Le lien entre langue et culture semble être finalement plus qu’étroit, réciproque, et on peut difficilement l’englober en une seule hypothèse. Whorf, de son côté dans un de ses écrits les plus imprégnés de l’humanitarisme qui inspirait ses travaux, soutenait que les linguistes étaient probablement les mieux placés pour s’approcher d’une « description d’une impartialité absolue de la nature ». La connaissance approfondie de « multiples systèmes linguistiques sensiblement différents les uns des autres » (dont ceux des langues natives des petites communautés) a pour effet de rendre possible une autre manière de connaître le monde. Ce principe louable de tolérance et de science a été résumé de manière poétique par le linguiste Nicholas Evans sous la formulation suivante : « Nous apprenons d’autres langues parce que nous ne pouvons pas vivre assez de vies différentes. » Et des langues, en dehors de la nôtre, il s’en compte par milliers.
Traduit de l'italien par Parmentier Vincent