Publié le 26 février 2025 à 01h02
Trois jours après sa sortie de prison en décembre, un chef de village tibétain nommé Gonpo Namgyal est décédé. Alors quon préparait son corps pour les traditionnels rites funéraires tibétains, on a découvert des marques montrant qu’il avait été brutalement torturé en prison.
Son crime ? Avoir pris part à une campagne de protection du tibétain en Chine.
Gonpo Namgyal est victime d’un lent conflit qui traîne depuis près de 75 ans, depuis l’invasion du Tibet par la Chine au milieu du XXe siècle. La langue est au cœur de ce conflit.
Les Tibétains ont œuvré à la protection de leur langue et résisté aux efforts pour imposer le mandarin. Pourtant, les enfants tibétains, inscrits dans des internats d’État où l’enseignement se fait presque exclusivement en mandarin, perdent maintenant leur langue. Le tibétain n’est habituellement enseigné que quelques heures par semaine, pas assez pour l’entretenir la langue.
Mes recherches, publiées dans un nouvel ouvrage en 2004, apportent un éclairage unique sur la lutte des autres langues minoritaires du Tibet, qui reçoivent bien moins d’attention. J’y montre que les politiques linguistiques au Tibet sont étonnamment complexes et motivées par une violence subtile, perpétrée non seulement par les autorités chinoises, mais aussi par d’autres Tibétains. J’ai aussi constaté que les efforts des étrangers pour soutenir les langues minoritaires les plus menacées d’extinction n’aboutissent pas.
La culture tibétaine attaquée
De 2005 à 2013, j’ai vécu à Ziling, la plus grande ville du plateau tibétain. J’y ai enseigné à l’université, étudié le tibétain, et soutenu des ONG locales.
J’ai concentré la plupart de mes recherches depuis lors sur les politiques linguistiques dans la vallée de Rebkong, au nord-est du plateau tibétain. De 2014 à 2018, j’ai interviewé des dizaines de personnes, échangé de façon informelle avec beaucoup d’autres, et mené des centaines d’enquêtes sur l’utilisation de la langue dans les familles.
J’ai également recueilli et analysé des textes en tibétain, notamment portant sur des politiques gouvernementales, des écrits en ligne, des messages sur les réseaux sociaux et même des paroles de chansons populaires.
Quand j’étais à Ziling, les Tibétains ont lancé un vaste mouvement de protestation contre le pouvoir chinois, juste avant les Jeux olympiques de Pékin en 2008. Le gouvernement a sévèrement réprimé ces manifestations, avec des arrestations massives, une surveillance accrue, et des restrictions de la liberté de circulation et de l’expression de l’identité tibétaine. Ces restrictions portaient essentiellement sur la langue et la religion.
S’en sont suivies des années de troubles, marquées par d’autres manifestations et des sacrifices individuels. Depuis 2009, en effet, plus de 150 Tibétains se sont immolés par le feu pour protester contre le pouvoir chinois.
Le tibétain menacé, mais pas seulement
Le Tibet est un endroit linguistiquement varié. En plus du tibétain, une soixantaine de langues sont parlées dans la région. Environ 4 % des Tibétains (environ 250 000 personnes) parlent une langue minoritaire.
Les politiques gouvernementales forcent tous les Tibétains à apprendre et à utiliser le mandarin. Ceux qui parlent exclusivement tibétain ont plus de mal à trouver du travail ou font face à de la discrimination, voire de la violence, de la part du groupe ethnique dominant, les Hans.
Pendant ce temps-là, le soutien pour l’enseignement du tibétain a lentement été réduit : le gouvernement a même récemment interdit aux étudiants de prendre des cours particuliers de tibétain ou des tuteurs pendant leurs vacances scolaires.
Les minorités linguistiques au Tibet doivent toutes apprendre le mandarin et l’employer. Mais beaucoup doivent aussi apprendre le tibétain pour pouvoir communiquer avec leurs concitoyens : camarades de classes, enseignants, médecins, fonctionnaires ou patrons.
Dans le Rebkong, où j’ai mené mes recherches, les locaux parlent une langue appelée manegacha. De plus en plus, cette langue est remplacée par le tibétain : près d’un tiers des familles parlant manegacha enseignent maintenant le tibétain à leurs enfants (qui doivent aussi apprendre le mandarin).
Le gouvernement refuse de donner la moindre possibilité d’apprendre et d’employer les langues minoritaires comme le manegacha. Il tolère également une discrimination et une violence constante envers les locuteurs du manegacha par d’autres Tibétains.
Ces politiques étatiques assimilationnistes causent un effondrement de la diversité linguistique du Tibet. À mesure que ces langues minoritaires sont perdues, la santé mentale et physique des personnes se détériore, et leurs identités collectives et leurs liens sociaux sont détruits.
Pourquoi est-ce important ?
La résistance tibétaine au pouvoir chinois remonte à l’invasion de l’armée populaire de libération au début des années 1950.
Quand le Dalai Lama s’est enfui en Inde en 1959, ce mouvement de résistance s’est mondialisé. Les gouvernements dans le monde ont soutenu l’auto-détermination du peuple tibétain et combattu la désinformation chinoise sur le Tibet, avec par exemple le Resolve Tibet Act par le Congrès américain en 2024.
Les efforts extérieurs pour soutenir la lutte tibétaine, cependant, ne profitent pas à certaines des personnes les plus vulnérables : celles qui parlent des langues minoritaires.
Les locuteurs du manegacha veulent maintenir leur langue. Ils résistent à la pression de l’assimilation à chaque fois qu’ils parlent manegacha entre eux, publient des créations en manegacha sur internet ou luttent contre les discriminations auxquelles ils font face de la part d’autres Tibétains.
Cependant, si les Tibétains abandonnent le manegacha ou d’autres langues minoritaires, cela contribuera aux efforts du gouvernement chinois pour effacer l’identité et la culture tibétaines.
Même si le tibétain, d’une manière ou d’une autre, survit en Chine, la perte d’une seule des langues minoritaires du Tibet serait une victoire pour le Parti communiste dans le conflit commencé il y a 75 ans.
Traduit par Geneviève Le Gouguec