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La politique linguistique de la Chine

Lien vers l’article original : https://www.ng.ru/ideas/2015-06-26/5_china.html

Nezavicimaïa Gazeta, 26 juin 2015

La politique linguistique de la Chine

Olga Zavialova, docteure en philologie, directrice de recherche à l’Institut de l’extrême orient de l’Académie des sciences de la Fédération de Russie

Jusqu’à récemment, la politique linguistique extérieure de la République populaire de Chine était axée sur la promotion du chinois à l‘étranger. La langue et les caractères chinois sont depuis longtemps utilisés par le Céleste empire pour étendre son influence civilisationnelle dans les pays d’Asie orientale. Depuis le début du XXIème siècle, la Chine a commencé à promouvoir sa langue officielle, le mandarin, et la culture chinoise à travers le monde à l’aide des « cours » de l’institut Confucius. Le mandarin est aussi enseigné aux émigrés chinois qui ont soit entièrement perdu leur langue maternelle, soit parlent les dialectes méridionaux. La langue chinoise et son écriture constituent désormais un pilier solide du soft power de la Chine.

Tout récemment a débuté une nouvelle étape dans l’utilisation de la linguistique pour atteindre des objectifs de politique extérieure. Cette étape est liée à la stratégie de « la nouvelle Route de la soie », proposée par le leader chinois Xi Jinping. Peu de temps après l’annonce de cette stratégie en automne 2013, la Chine a déjà créé les structures nécessaires pour son implémentation comme les instituts financiers, les centres scientifiques ou encore les établissements à visée de communication politique. Pékin n’a pas non plus oublié « l’appui linguistique » de cette nouvelle stratégie.

29 voisins, des milliers de dialectes

Dans les revues spécialisées, de nombreux articles clarifiaient les nouveaux objectifs et nuances de la stratégie linguistique. Les linguistes chinois affirmaient notamment que « de la politique à l’économie, la politique extérieure à l’égard des pays voisins qui a atteint son sommet montre chaque jour l’importance de la politique linguistique extérieure ». Ils considèrent que « étudier les langues des pays voisins est extrêmement important pour garantir la sécurité nationale ». Ces pays frontaliers, au nombre de 29, sont la Russie, la Mongolie, le Kazakhstan, le Kirghizistan, le Tadjikistan, l’Afghanistan, le Pakistan, l’Inde, le Népal, le Bhoutan, la Birmanie, le Laos, la Corée du Sud, le Japon, les Philippines, la Malaisie, le Brunei, l’Indonésie, Singapour, la Corée du Nord et le Vietnam. Sont aussi considérés comme des pays voisins l’Ouzbékistan, le Turkménistan, la Turquie, l’Iran, la Bangladesh, le Sri-lanka, la Thaïland et le Cambodge. Les langues parlées dans ces pays doivent désormais faire l’objet d’une attention soutenue de la part des linguistes chinois.

Cette tâche confiée aux linguistes est d’autant plus difficile que le nombre de langues et de dialectes dans ces pays s’approche du millier : en effet, cette aire géographique offre une très grande diversité sur le plan linguistique. Par conséquent, il a été nécessaire de sélectionner parmi ces nombreuses langues celles qui sont importantes d’un point de vue stratégique et qu’on a appelé les « langues-clés ». L’étude de ces langues-clés s’appuiera sur une expérience accumulée par les linguistes chinois dans les années 1950 et sera enrichie par la contribution d’une nouvelle génération de linguistes apparue dans les dernières décennies de « réformes et d’ouverture ». Durant ces périodes, des dialectes chinois –parfois très éloignés les uns des autres (à Taïwan et parfois en Occident, on les appelle les langues des hans)–, tout comme des dizaines de dialectes parlées par les minorités chinoises ont fait l’objet des recherches de grande ampleur.

La linguistique traditionnelle et les innovations technologiques

La nouvelle étape dans l’étude des langue-clés a été initiée par la création, dès 2013, d’un Centre innovant de coordination pour les langues et cultures des pays voisins. Ce centre a été fondé au sein de l’Université des langues et des cultures de Pékin où la formation des étudiants de différents pays du monde s’accompagne des recherches scientifiques de pointe. Le but de cette nouvelle structure est de définir la politique linguistique extérieure de l’État, de coordonner l’enseignement des langues et des cultures à un très haut niveau, de préparer une nouvelle génération des spécialistes, capables de mener des recherches et de maîtriser parfaitement ces langue-clés ainsi que de produire des ressources numériques dans ces langues.

Ses nouvelles actions mises en place à partir de 2013 s’inscrivent dans la continuité des recherches menées au sein de l’Université depuis 2001 par l’Institut de recherche en sciences du langage. Sous la houlette du célèbre linguiste et professeur Tsao Jhiyun, l’institut a édité un atlas unique en son genre, composé de trois tomes, qui recensait des dialectes chinois à partir plus 900 points géographiques à travers le pays. À partir de 2013, l’Université comprend non plus un seul institut, mais une véritable académie constituée de plusieurs instituts spécialisés. En outre, des dizaines de chercheurs d’autres établissements, y compris de l’Institut militaire des langues étrangères, de l’Institut central des peuples de Chine, de l’Institut d’ethnographie et d’anthropologie ou encore de l’Institut de linguistique de l’Académie des sciences sociales de la République de Chine ont rejoint ce projet impressionnant. La science traditionnelle sera complémentée par de nouvelles technologies, en particulier grâce à la contribution de la compagnie iFLYTEK, basée dans la province d’Anhui, qui mène des recherches sur la technologie vocale numérique. La maison d’édition « Shang wu yin shu guan », fondée en 1897 et connue pour ses ouvrages de philologie, produira et diffusera les résultats des recherches dans le but d’aider à l’étude des langues des pays frontaliers. Les instituts Confucius installés à l’étranger prêteront également main forte à ce projet depuis l’extérieur. Les enseignants travaillant dans ces établissements devront non seulement dispenser l’enseignement de haut niveau de la langue chinoise aux étrangers mais aussi apprendre les langues locales et les coutumes des pays où ils travaillent.

Les langue-clés de la Chine

Les établissements d’enseignement des régions autonomes ont également été invités à participer au projet, et ce n’est pas par hasard. Mis à part les langues des pays voisins, les linguistes chinois ont aussi proposé d’ajouter à la liste des langues-clés certaines langues minoritaires chinoises. Une partie de ces langues, répandues le long de la Route de la soie, sont aussi parlées au-delà des frontières chinoises dans des pays limitrophes et ont un statut de langues officielles dans ces pays, comme par exemple le kazakh, le kirghiz et le mongol.

La section chinoise actuelle de ce qu’on appelle la « ceinture économique de la Route de la soie » s’étend à travers tout le territoire chinois d’ouest en est, depuis le port maritime de Lianyungang sur la mer Jaune jusqu’aux frontières de la région autonome du Xinjiang. Tout ce territoire est, à ce jour, unifié par les dialectes chinois des plaines centrales. Ce sont précisément ces dialectes que parlaient, d’ailleurs, les ancêtres du secrétaire général Xi Jinping, qui vivaient d’abord dans la province de Henan, puis dans le district de Fuping dans le Shaanxi. D’ailleurs, ce sont ces dialectes qui ont été importés au XIXème siècle dans l’Empire russe par les Hui, une ethnie musulmane sinophone qu’on a commencé à appeler, comme au Xinjiang, les Dounganes.

Des dizaines de minorités qui parlaient et parlent encore des langues différentes et utilisent des systèmes d’écriture différents ont vécu et vivent encore aujourd’hui le long des pistes chinoises de la Route de la soie. C’est par la Route de la soie que le bouddhisme, l’islam, le judaïsme et le manichéisme sont arrivés en Chine. Le premier temple bouddhiste, le temple du Cheval blanc, a été fondé dans la ville de Luoyang de la province de Henan au premier siècle. Grâce au bouddhisme, les chinois ont fait connaissance avec une langue d’une structure fondamentalement différente et aujourd’hui encore, le mandarin conserve beaucoup de termes empruntés au bouddhisme. Dans la ville de Kaifeng, située également dans la province de Henan, il existe encore une minorité juive. C’est par deux Routes de la soie que les premiers représentants des peuples musulmans sont arrivés en Chine au VIIIème siècle. Sous la dynastie mongole des Yuan (1271-1368) une très grande partie des ancêtres musulmans des Hui s’est installée volontairement ou a été déplacée de force en Chine depuis différents pays par la Route de la soie. Presque la moitié des Hui vivent encore dans cette aire géographique. Leur dialecte chinois a conservé de nombreux emprunts arabes et persans et leurs textes sont écrits non seulement en caractères chinois mais aussi en écriture arabo-persane. C’est en grande partie les langues principales du Xinjiang qui sont considérées par les linguistes chinois comme les langues-clés chinoises. Cette région est reconnue, depuis peu, comme une zone clé de la Route de la soie. Le Xinjiang est la plus grande province en termes de superficie, sa population est 21,8 millions d’habitants et y vivent des minorités qui parlent des langues de différents groupes, y compris le russe. Le comité de recherche chargé de langues et d’écritures des minorités du Xinjiang étudie activement les langues locales, notamment trois langues turciques –le ouïghour, le kazakh et le kirghiz–, mais aussi le mongol et le xibe, qui est essentiellement un dialecte du mandchou et qui a été importé sur le territoire du Xinjiang dans la deuxième moitié du XVIIIème siècle.

Les sites officiels du Xinjiang sont publiés en chinois ou en ouïghour qui, dans la région, utilise l’écriture arabo-persane. Le site public d’informations « Tianchan » est orienté vers un public international et, à côté du chinois, y sont utilisés l’anglais, le russe et le turc. Le site propose aux Ouïghours l’option d’afficher le contenu en écriture arabo-persane alors que ceux qui vivent de l’autre côté de la frontière kazakhe peuvent le lire en cyrillique. Il est possible également de lire les textes ouïghours en écriture latinisée, autrefois utilisée en Chine. Quant aux informations kazakhes, pour une raison inconnue elles sont diffusées seulement en script arabo-persan, et non en cyrillique, qui est pourtant largement dominant au Kazakhstan. Probablement, cela est dû à la prise en compte des Kazakhs « Oralmans » qui ont émigré de la Chine vers le Kazakhstan dans les dernières années.

Cependant, les linguistes chinois soulignent qu’il ne faut pas utiliser ces langue-clés locales seulement à des fins de propagande destinée au pour le monde extérieur. En effet, actuellement la diffusion d’information sur les actualités de la Chine en ouïghour, en kazakh, en mongol, en ouzbek, en kirghiz reste limitée en termes de temps et de contenu, alors que les stations de radio occidentales diffusent de plus en plus d’émissions dans ces langues. Ce problème, lié aussi à la garantie de la sécurité nationale, doit être réglé dans les plus brefs délais.

***

La connaissance des langue-clés, particulièrement celles qui chevauchent les frontières avec les États voisins, deviendra de plus en plus importante compte tenu la croissance des contacts entre populations : le commerce frontalier sans visa, la construction d’infrastructures et de complexes industriels dans le cadre de la zone économique de la Route de la soie, les entreprises conjointes, mais aussi les échanges humanitaires. Quoi qu’il en soit, l’attention portée par Pékin à sa politique linguistique intérieure et extérieure sur le long terme est impressionnante. N’est-il pas temps pour Moscou d’engager une réflexion sur les aspects linguistiques d’une union économique eurasiatique qu’elle a initiée, en débutant la préparation de spécialistes à grande échelle, ne serait-ce que pour ne pas perdre les fruits de nombreuses années de travaux produits par les linguistes soviétiques qui ont créé des écoles d’étude des langues des peuples d’Asie centrale et de Chine ?

 

Traduit du russe par Adem Benchemam, stagiaire à l'OEP