Lien vers l’article original : Emojis aren’t debasing language – they’re enriching it | Benjamin Weissman | The Guardian
The Guardian, le 10 aout 2021
Les émojis ne dévaluent pas la langue, ils l’enrichissent
Benjamin Weissman
Avec la sortie imminente d’une nouvelle sélection d’émojis, il est temps de penser à la manière dont ces petits symboles améliorent notre façon de communiquer.
Tout au long de l’histoire, les systèmes d’écriture ont été le reflet des technologies disponibles : le cunéiforme des anciens mésopotamiens comprenait des triangles et des lignes parce que les caractères étaient imprimés dans de l’argile avec une cheville et les anciennes runes germaniques se distinguaient par leurs formes angulaires à la place de courbes car elles étaient gravées dans la roche. De nos jours, avec l’écriture numérique et les émojis au bout des doigts, même ceux qui n’ont aucun talent artistique peuvent facilement « écrire » un certain nombre de symboles picturaux, d’un sourire narquois jusqu’à une seringue, d’une boîte bento à un homme enceint.
Le consortium Unicode a récemment sorti une ébauche de la prochaine sélection de nouveaux symboles, « Emoji 14.0 », c’est donc un bon moment pour réfléchir à la relation entre les émojis et l’esprit. Des études menées ces dernières années nous ont permis de commencer à répondre à certaines de ces questions, comme, par exemple, les émojis sont-ils un langage ? Ou encore, peut-on penser en émojis ?
Ces études semblent soutenir l’idée que les gens sont excellents pour interpréter et comprendre les phrases qui contiennent à la fois du texte et des émojis. Si un émoji remplace un mot dans une phrase, cette dernière sera comprise sans problème. Si un émoji qui ne fait pas sens est ajouté à une phrase, nous mettrons plus de temps à le comprendre, comme on le ferait pour un mot qui n’a pas de sens. Dans mes propres recherches, j’ai pu observer que le signal électrique produit par notre cerveau lorsqu’on interprète du sarcasme est provoqué de la même manière par un émoji sarcastique. Notre cerveau produit un signal électrique différent lorsque l’on croise un mot inattendu et ce même phénomène se produit quand on rencontre un émoji incongru.
Et pourtant, les émojis ne sont pas des mots. Pensez à ce qui se passe lorsqu’un émoji apparaît seul, sans texte. Neil Cohn, spécialiste en sciences cognitives, a mené plusieurs études sur les émojis, dont une dans laquelle les participants étaient encouragés à communiquer seulement en émojis. La grammaire des « phrases » résultantes était bien moins complexe que celle du langage. Au cours d’une autre expérience, nous avons découvert que lorsque les émojis s’enchaînent les uns après les autres, comme les mots d’une phrase, les gens ont plus de mal à les comprendre que lorsqu’ils sont combinés en une seule image (créant ainsi une seule unité de sens).
Ces résultats renforcent le constat comme quoi enchaîner les émojis à la suite n’est pas vraiment naturel. Les linguistes Gretchen McCulloch et Lauren Gawne ont noté que les plus communes des expressions à plusieurs émojis répètent simplement le même émoji plusieurs fois, un phénomène beaucoup moins fréquent en ce qui concerne les expressions contenant plusieurs mots. Emoji Dick, la traduction de Moby Dick en émojis seulement, de Fred Benenson est un travail à la fois incroyable et illisible. Bien qu’ils puissent exprimer des noms concrets comme « kiwi » ou « chat », les émojis ne peuvent véhiculer des concepts grammaticaux comme le temps, les prépositions ou les pronoms. En outre, un utilisateur d’émojis ne peut pas facilement en créer de nouveaux pour correspondre au contexte d’une conversation, ce qui est le mécanisme par lequel une langue naturelle primitive devient une langue à part entière. Ces limitations signifient que les émojis ne remplaceront jamais la langue et n’existeront jamais indépendamment en tant que langue autonome.
Mais alors, si les émojis ne sont pas des mots, que sont-ils ? D’une certaine manière, ils nous donnent quelque chose que nous avions déjà en langue orale ou en langue des signes. Lorsque l’on communique face à face, au-delà des mots on puise du sens dans le ton de la voix, dans les expressions du visage, dans les gestes des mains et la gestuelle au sens large, même dans l’environnement physique de la conversation. De la même manière, les émojis permettent d’enrichir un support textuel. Il est très simple pour nous de les utiliser dans nos conversations numériques pour remplir les mêmes fonctions que les expressions du visage ou les gestes qui sont inhérents à nos discussions à l’oral.
De ce point de vue, donc, les émojis ne changent pas nécessairement la façon dont fonctionne notre cerveau. À la place, ils font appel à des capacités que nous avons développées pendant des milliers d’années, à savoir l’intégration de différents flux d’information en une unité unifiée de sens. Les psychologues David McNeill et Susan Goldin-Meadow arguent que la gestuelle ne devrait pas être considérée comme auxiliaire au langage, mais plutôt que ces deux systèmes ont évolué ensemble pour nous octroyer des avantages cognitifs cruciaux. Même si les mécanismes neuronaux utilisés pour assimiler ces flux d’information sont différents, leur combinaison en une interprétation unie se fait naturellement. Le fonctionnement des émojis comme gestuelle ou comme marqueur de ton dans les conversations numériques est une issue naturelle et attendue, maintenant que la technologie le permet.
Je serais prêt à parier que penser en émojis est possible, mais contraint par les limitations des émojis eux-mêmes : sans une grammaire comme celle du langage, ces pensées en émojis ne seraient pas aussi structurellement complexes que les phrases complètes dont nous sommes capables avec le langage. Nous pouvons déjà penser en gestes et en images, donc je ne pense pas qu’il soit exagéré de croire que ces pensées pourraient prendre la forme d’émojis, cela pourrait même être plus naturel qu’une pensée en langue. 😳 semble être une meilleure représentation d’une réaction émotionnelle que n’importe quel mot, et si les gens envoient 😳 par message suffisamment de fois, ils pourraient naturellement commencer à penser à 😳, même sans leur téléphone à la main.
Traduit par Adem Benchemam, stagiaire à l'OEP