La proposition de réduction des coûts faite par le président allemand Joachim Gauck a été bien accueillie - mais n’a pas fait l’unanimité.
o Philip Oltermann
o The Guardian, Mercredi 24 Avril 2013

Un casque d’interprète. Selon les estimations, l’UE produit 1,76 million de pages de traductions chaque année.
Illustration : Dan Chung pour le quotidien anglais the Guardian
L’argent parle, particulièrement à Bruxelles. Un milliard d’euros correspond à « mil milhoes de euros » en portugais, ou mille millions. De même, en espagnol "billón" signifie un million de millions, donc un milliard se dit « mil milhones de euros ». Pour créer plus de confusion, « milliard » se traduit par « milijarde » en croate, ou « milijard » en néerlandais. Lorsque les français parlent d’un « billion », ils font référence à ce que les britanniques appellent un trillion. Sans oublier qu’en allemand « Billiarde » est l’équivalent français d’un « quadrillion ». Bien évidemment.
La traduction au siège de l’Union européenne est une affaire compliquée-et souvent coûteuse. La commission Européenne a trois langues principales dites « de procédure » : l’allemand, le français et l’anglais. Mais avec l’élargissement de l’UE et les 23 langues actuellement parlées dans les états membres, le nombre de traducteurs a fait un bond, passant de 200-300 à 2000-3000. La production de traductions au sein de l’UE est estimée à 1,76 million de pages par an, ce qui s’élève à un coût de 300 millions d’euros (soit 257 millions de livres). Avec l’adhésion de la Croatie à l’UE d’ici le 1er juillet, il y aura une langue supplémentaire à ajouter à la liste.
En cette période d’austérité, les gouvernements nationaux sont désireux de réduire le budget de l’UE, ce qui explique l’enthousiasme avec lequel un récent discours du président allemand a été accueilli.
Lors d’un discours capital sur l’avenir de l’intégration européenne en février, Joachim Gauck a suggéré que l’anglais devienne la langue officielle de l’UE : « il est tout à fait vrai d’affirmer que les jeunes grandissent avec l’anglais comme lingua franca. Cependant, j’ai le sentiment qu’on ne devrait pas seulement laisser les choses faire lorsqu’il s’agit d’intégration linguistique ». En entendant cette déclaration, les fédéralistes et les requins du fisc se sont frotté les mains : avec l’anglais parlé dans les couloirs de Bruxelles, l’UE deviendrait à la fois plus simple et plus efficace.
Mais est-ce bien réaliste ? Dans une certaine mesure, cela confirmerai une tendance qui déjà s’installe. Depuis le « big bang » de l’élargissement de l’Europe de l’Est en 2004, l’utilisation du français dans les congrès a diminué – quant à l’allemand, ce n’est que sur papier qu’il a conservé son statut de langue officielle.
Au parlement Européen, les documents sont seulement traduits dans les langues les plus utilisées : par exemple il n’existe pas de retranscription tchèque de la politique européenne en matière de pêche.
Mais si les pays membres du nord et de l’est de l’Europe accueillaient favorablement l’anglais comme langue officielle, ceux du sud s’insurgeraient. Certains diplomates français déclarent que l’anglais pourrait introduire de façon peu légale des notions « anglo-saxonnes » en politique et dans l’économie, et ce, au cœur du processus décisionnel Européen. En décembre dernier, un journaliste du quotidien français Libération a boycotté une conférence de presse sur la présidence de l’UE à Dublin car elle était organisée entièrement en anglais. S’il n’y avait vraiment aucun budget pour les traducteurs, elle aurait dû être organisée en gaélique a-t-il soutenu sur son blog.
Il y aurait également des obstacles juridiques. « Imposer l’anglais en tant que langue officielle de l’Europe serait profondément antidémocratique », déclara Diego Marani, romancier et analyste politique pour la Direction Générale de l’Interprétation à la commission Européenne. Loin de renforcer l’intégration de l’Europe, cela pourrait rendre le projet encore plus élitiste. Selon Marani, le coût total du multilinguisme dans les institutions de l’UE est très modique : même pas le prix de deux cafés par an et par citoyen européen : un prix dérisoire à payer pour davantage de démocratie.
Qu’en est-il des solutions alternatives ? La suggestion du latin comme langue officielle de travail n’est malheureusement qu’un vieux poisson d’avril, mais un interprète pense que l’esperanto serait une lingua franca plus juste que l’anglais. Un autre suggère une règle selon laquelle les diplomates ne seraient jamais autorisés à parler leur langue maternelle afin qu’il y ait un pied d’égalité entre eux. Dans le service de Marani, les employés ont expérimenté l’« europanto », qu’il décrit comme « der jazz des linguas » : une langue librement improvisée composée des bases communes des langues européennes, sans règles de grammaire et avec un vocabulaire illimité.
L’europanto est une plaisanterie, bien sûr, mais il pourrait être porteur d’un sérieux message. Imposer une langue européenne commune est peut être impossible, mais cela ne revient pas à dire qu’une telle langue ne se développera pas naturellement à long terme. L’an dernier, un interprète senior, frustré, à la Cour des comptes européenne a établi un document de 33 pages sur le mauvais usage des expressions anglaises les plus utilisées dans les publications de l’UE (« préciser » qui signifie « résumer » par exemple, ou « acteurs » signifiant « personnes ou organisations impliquées dans quelque chose » plutôt qu’« un interprète sur scène »). L’eurolangue n’est surement pas agréable à entendre pour un anglophone, mais c’est peut être une lingua franca qui prend naissance sous nos yeux. Discardant la textbuch, externalise sus sprachangst y just improviste.
* Cet article a été modifié le 24 avril 2013 afin de clarifier les traductions espagnoles et portugaises d’un milliard.
Traduction : Amina Boutarfa
Source : The Guardian
Article original disponible ici : http://www.theguardian.com/world/2013/apr/24/europa-english-official-language-eu
