Lien vers l’article original : English dominates scientific research – here’s how we can fix it, and why it matters
The conversation, 27 mars 2024
Domination de l’anglais dans la recherche scientifique : comment régler le problème et pourquoi l’enjeu est important
Elea Giménez Toldedo
On dit souvent que, vu son nombre de locuteurs à travers le monde (presque 600 millions selon l’Instituto Cervantes), l’espagnol devrait être plus largement parlé ou compris au sein de la communauté scientifique.
Cependant, l’existence de millions de locuteurs ne garantit pas nécessairement à une langue un statut plus élevé dans le monde académique. Ce statut doit être entretenu aux niveaux scientifique, politique et culturel, grâce à des efforts soutenus de la part de nombreux institutions et spécialistes.
La communauté scientifique devrait utiliser autant de langues que possible
Selon certaines estimations, jusqu’à 98 % des publications en recherche scientifique dans le monde sont en anglais alors que seulement 18 % de la population mondiale parle cette langue. Il est donc crucial de publier dans d’autres langues si nous devons mettre la recherche scientifique à la portée de la société toute entière.
L’importance du plurilinguisme dans le monde de la science a été mis en lumière par de nombreuses organisations de premier plan, on trouve des déclarations publiques et des communiqués à ce sujet dans la Charte européenne du chercheur, l’initiative d’Helsinki pour le multilinguisme dans la communication scientifique, la recommandation de l’UNESCO sur une science ouverte, le livre blanc d’OPERAS sur le multilinguisme, le forum latino-américain sur l’évaluation de la recherche, l’accord de la CoARA sur la réforme de l’évaluation de la recherche et la déclaration de la 5ème réunion des ministres et des autorités scientifiques des pays ibéro‑américains. Ces organisations sont d’accord sur un point : toutes les langues ont de la valeur dans la communication scientifique internationale.
Comme le fait remarquer la dernière de ces déclarations, des études qui sont pertinentes à un niveau local, régional ou national sont constamment publiées dans des langues autres que l’anglais. Cette recherche a un effet économique, social et culturel sur son environnement, car lorsque les connaissances scientifiques sont disséminées, elles filtrent vers les professionnels hors du milieu académique, cela crée une culture plus large de partage des connaissances.
Une plus grande diversité linguistique permet aussi de maintenir un dialogue fluide entre les chercheurs qui partagent une même langue ou qui en maîtrisent plusieurs. En Amérique ibérique, par exemple, l’espagnol et le portugais peuvent souvent être compris par des locuteurs non-natifs, ce qui leur permet de partager un même espace de discussion scientifique. En Espagne existe une situation semblable en ce qui concerne la majorité de ses langues co-officielles.
Pas de hiérarchies, ni de catégories
Trop souvent, les études scientifiques menées dans d’autres langues que l’anglais sont systématiquement vues comme des recherches de moindre importance, sans prendre en compte la qualité du travail lui-même.
Ce préjugé néfaste ignore le travail des chercheurs impliqués, en particulier dans les sciences humaines et sociales. Ce phénomène sape aussi la capacité de la communauté académique mondiale à partager les connaissances avec le reste de la société.
La défense et la préservation du plurilinguisme permet à la communauté scientifique d’apporter la recherche à ceux qui en ont besoin. Sans accomplir cet objectif, le monde académique ne peut développer et étendre son public. Nous devons travailler de manière attentive, systématique et constante dans toutes les langues dont nous pouvons disposer.
La logistique du renforcement de la diversité linguistique dans les sciences
Renforcer le statut d’une langue dans le monde académique est un processus complexe qui n’a pas lieu spontanément, cela nécessite une coordination et une planification soigneuses. Les institutions publiques et privées, les médias et autres acteurs culturels ainsi que les politiciens, les représentants de la diplomatie scientifique, les chercheurs eux-mêmes doivent tous y participer.
Beaucoup de ces acteurs doivent travailler de concert, comme démontré par le travail du Conseil supérieur espagnol de la recherche dans le cadre du projet ES CIENCA, qui vise à unifier les efforts scientifiques et politiques.
La publication académique et les modèles d’IA : un nouveau défi
Suite à la transition numérique et à l’émergence de nouveaux modèles d’accès ouvert, le monde académique est en cours de transformation et pour comprendre ce processus, l’étude des éditeurs de contenu scientifique en langues étrangères sera essentiel. Néanmoins, une chose est claire : rendre visible et accessible la recherche produite dans une langue spécifique est primordial pour garantir la pertinence et le statut de cette dernière.
En ce qui concerne les ouvrages universitaires, la transition vers l’accès libre commence à peine, en particulier dans le secteur de l’édition commerciale qui édite environ 80 % des livres scientifiques en Espagne. Comme avec l’édition en ligne, une compréhension claire permettra de mettre en place des politiques et des modèles qui tiendront compte des différents moyens de diffuser la recherche scientifique, y compris ceux qui passent par une communication locale et dans d’autres langues. Une plus grande diversité dans l’édition de livres peut aussi permettre une meilleure reconnaissance du travail des éditeurs en ce qui concerne la diffusion de la recherche parmi les non-anglophones.
Un autre élément crucial est de rendre les publications, les fiches de données et autres résultats de recherche non-linguistiques plus faciles à trouver, ce qui nécessite un soutien à la fois scientifique et technique. Il en va de même pour élargir le corpus de littérature scientifique en espagnol et en d’autres langues, d’autant plus que c’est ce qui permettra l’entraînement de systèmes basés sur l’intelligence artificielle générative.
Si l’on n’intègre pas du contenu scientifique de linguistiquement divers dans les systèmes d’IA, ceux-ci diffuseront des informations incomplètes, biaisées ou fallacieuses : un rapport récent du gouvernement espagnol sur l’état de la langue espagnole et de ses langues co-officielles a fait remarquer que 90 % des textes qui alimentent actuellement l’IA sont écrits en anglais.
Une étude poussée de la terminologie est essentielle
L’étude de la terminologie est d’importance capitale pour éviter l’usage d’un langage improvisé et imprécis ou d’un jargon incompréhensible. Cela peut aussi mener à une amélioration considérable de la qualité des traductions humaines et automatiques, pour l’enseignement des langues spécialisées ainsi que pour l’indexation et l’organisation de grands volumes de documents.
Le travail terminologique en espagnol est aujourd’hui en cours grâce à la compilation de grands corpus par l’IA et par des chercheurs dans le cadre du projet TeresIA, un effort collectif coordonné par le Conseil supérieur de la recherche. Toutefois, il aura fallu 15 ans de hauts et de bas pour que ce projet prenne enfin son envol en langue espagnole.
Par ailleurs, au Pays Basque, en Catalogne et en Galicie, un travail intense et systématique a été mené sur leurs langues régionales respectives. Non seulement la terminologie y a été abordée comme un enjeu de politique linguistique publique, mais ils se sont aussi engagés depuis longtemps dans des projets de normalisation terminologique.
Le plurilinguisme est un enjeu mondial
Ce besoin de diversité s’applique aussi à l’Amérique ibérique dans son ensemble, où les travaux sont coordonnés pour promouvoir l’espagnol et le portugais dans le monde académique, notamment par le Secrétariat général Ibéro-américain et le Conseil national mexicain des sciences humaines, sociales et technologiques.
Bien que cela soit fortement nécessaire, nous ne pouvons pas promouvoir les deux langues les plus parlées de la région tout en ignorant sa diversité de langues minoritaires et de langues co-officielles. Ces dernières aussi sont impliquées dans la production de connaissances et servent de vecteur pour l’information scientifique, comme démontré par des travaux menés en Espagne.
Chaque pays a un rôle spécifique à jouer dans la promotion d’une plus grande diversité linguistique dans la communication scientifique. Si l’objectif est atteint, le statut des langues ibériques, de toutes les langues d’ailleurs, dans le monde académique ne restera pas à la merci d’efforts bien intentionnés mais sporadiques. Il sera, au contraire, le résultat d’un engagement de la communauté scientifique en faveur d’une culture de partage des connaissances.
Traduit par Adem Benchemam, stagiaire à l'OEP