L’importance des langues : le rôle et le pouvoir du plurilinguisme
Cet article est une transcription de la conférence de Stefania Giannini, la sous-directrice générale pour l'éducation de l’UNESCO, organisée pour célébrer le 25e anniversaire de la Journée internationale de la langue maternelle, au siège de l'UNESCO à Paris le 21 février 2025.
28 février 2025, mis à jour le 3 avril 2025
La Journée internationale de la langue maternelle, inaugurée par le Bangladesh en 1999, est dédiée à la préservation de la diversité linguistique et à la défense de l’utilisation des langues maternelles dans l’éducation.
Aujourd’hui, nous vivons dans un monde fortement plurilingue, comptant plus de 7 000 langues, en incluant les langues des signes. En tant que linguiste et ancienne professeure, j’ai passé une bonne partie de ma vie à travailler dans ce domaine, et aujourd’hui je vais vous résumer simplement des siècles de recherche.
La langue comme pont entre le cerveau et la société
C’est à la fois une capacité humaine unique et une construction sociale.
Commençons avec cette question : qu’ont ces trois termes en commun ?
- « Les femmes »
- « Le feu »
- « Les choses dangereuses »
Rien à première vue.
Mais en dyirbal (ou djirubal), une langue indigène d’Australie, ils appartiennent à la même catégorie linguistique. George Lakoff a étudié cette question dans son livre Women, Fire, and Dangerous Things (« Les femmes, le feu, et les choses dangereuses »). Il explique que les langues ne servent pas seulement à nommer les choses. Elles reflètent, et peut-être même structurent, le savoir de manières différentes. Cette vision nous aide à comprendre pourquoi le plurilinguisme est si puissant.
Durant des siècles, les linguistes ont exploré les questions fondamentales sur la nature du langage et sa manière de fonctionner dans la société humaine.
Par exemple, comment crée-t-il du sens ? Forme-t-il notre manière de penser ? Ou reflète-il simplement le monde autour de nous ? M. Lakoff nous donne une partie de la réponse.
Il existe trois autres notions clés qui ont modelé les linguistiques modernes, et qui ont influencé ma propre réflexion sur le plurilinguisme.
Ferdinand de Saussure voyait le langage comme un système de signes. Selon lui, les mots n’ont pas de sens figé, mais existent en relation avec les autres. Noam Chomsky a introduit l’idée d’une grammaire universelle. Il expliquait que les humains ont la capacité innée d’apprendre une langue, et que celles-ci respectent des principes similaires. Enfin, Edwar Sapir et Benjamin Whorf ont montré le lien étroit existant entre le langage et la culture.
Les langues mettent en lumière différents aspects de la réalité
Ces linguistes ont montré que le langage ne concerne pas juste les mots et la grammaire, mais aussi notre manière de créer du sens, d’apprendre, et de voir le monde.
Et cela me mène à un point crucial : la langue est aussi un droit humain.
La Déclaration universelle des droits linguistiques, adoptée à Barcelone en 1996, défend le droit d’utiliser sa propre langue sans discrimination, et offre ainsi aux populations la liberté de réaffirmer leur propre identité, leur dignité et leur participation à la société.
Le plurilinguisme comme fondation dans l’exploitation du potentiel linguistique
- Sur le plan cognitif, et selon les études neurologiques, le plurilinguisme aiguise nos capacités de résolution des problèmes, de mémorisation, et d’adaptation.
- Sur le plan économique, il permet de meilleures performances et encouragent l’innovation au travail.
- Sur le plan social, il favorise l’inclusion, le sentiment d’appartenance, et la paix.
Nombre d'entre vous ici présents sont plurilingues. Je suis sûre que vous avez déjà vécu vous-mêmes ces avantages.
Nous savons aussi qu’une éducation plurilingue basée sur la langue maternelle fonctionne. Elle améliore la capacité de lire et d’écrire, crée de la confiance en soi, et renforce l’apprentissage. Pourtant, 40% des personnes dans le monde n’y ont pas accès. En effet, beaucoup de gouvernements considèrent qu'elle est trop complexe à mettre en place ou trop chère.
Mais le véritable coût réside en des taux de décrochages plus élevés, de l'illettrisme, et des millions d’enfants dépassés parce qu’ils ont été forcés d’apprendre dans une langue non familière.
C’est pourquoi l’UNESCO défend l’éducation plurilingue basée sur la langue maternelle.
Ainsi, comment en faire une réalité ?
Aujourd’hui, nous lançons les « orientations mondiales pour l’éducation plurilingue », avec cinq actions clés :
- Faire de l’éducation plurilingue une priorité nationale.
Elle devrait être le centre des politiques d’éducation, et non pas pensée comme une option. Des pays comme le Népal et les Philippines ont intégré l’enseignement en langue maternelle dans leur curriculum national, et les résultats sont clairs : un meilleur apprentissage, et plus d'engagement. - Former les professeurs à la diversité linguistique.
Imaginez un professeur dans une classe dont la moitié parle une langue maternelle différente. Sans formation adéquate, le professeur et ses élèves se retrouvent en difficulté. - Créer des supports d’apprentissage dans différentes langues.
Même dans les pays ayant adoptés des politiques solides, il n’y a pas assez de livres et de ressources digitales dans des langues locales. - Encourager les communautés à préserver et à transmettre leur langue.
Elle n'est pas qu’une matière à l’école. Elle est transmise dans les familles, les chansons, les histoires, et peut être revitalisée grâce à un apprentissage intergénérationnel. Un bon exemple est le projet Māori language nests (nids de la langue māori) en Nouvelle-Zélande. - Utiliser la technologie pour soutenir toutes les langues.
L'accès à la technologie doit être global, avec des outils à reconnaissance vocale et des modèles d'apprentissage automatique pour les langues indigènes et minoritaires. Leur disparition croît à une vitesse alarmante, c’est-à-dire une toutes les deux semaines, selon certaines estimations. Chaque perte efface des siècles d’histoire orale, de savoirs, et de visions uniques sur le monde. Mais les progrès quotidiens de la traduction automatique offrent des solutions concrètes.
La technologie peut-elle aider ou nuire ?
Elle peut soit protéger les langues, soit accélérer leur disparition.
- L’IA peut documenter et digitaliser celles en voie de disparition.
- Les outils de traduction peuvent rendre les supports d’apprentissage accessibles dans plus de langues.
- La reconnaissance vocale peut aider à revitaliser celles qui n’existent que dans leur forme orale.
Certaines initiatives montrent déjà le chemin. Les Dictionnaires vivants utilisent des outils numériques pour préserver les langues en voie de disparition. Mais nous avons besoin de plus d’investissement, car :
- 90% du contenu en ligne existent dans quelques langues dominantes seulement.
- La plupart des outils IA sont entraînés dans peu de langues du monde.
Si nous ne rendons pas la technologie plus inclusive, nous risquons d’aggraver les inégalités.
La langue comme un prisme à travers lequel comprendre le monde
Plus qu'un simple outil de communication, elle reflète notre vision du monde. Pour le 25e anniversaire de la Journée internationale de la langue maternelle, nous devons réaffirmer notre engagement pour la diversité linguistique.
Parce que protéger les langues signifie protéger le savoir, les identités, et les relations humaines.
Les langues comptent !