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Pour une communication politique européenne plurilingue

Les trois discours prononcés récemment par le Premier ministre canadien, Mark Carney, ont dû retenir l’attention de nos fidèles lecteurs de la Lettre de l’OEP.

Dans son discours prononcé à Davos le 20 janvier 20261, Mark Carney développe une vision de la société, du monde et des relations internationales en rupture avec les idéologies distillées par Donald Trump, JD Vance, Elon Musk et le monde MAGA. A la rupture de l’ordre mondial et au retour de la brutalité des « puissants » il oppose les puissances moyennes et rappelle quelques valeurs fondamentales.

Le 23 août, dans une conférence de presse à Ottawa2, Mark Carney explique de façon détaillée pour quelles raisons il rompt les négociations commerciales avec les États-Unis, face à un impérialisme devenu totalement décomplexé et formellement agressif qui n’a d’autre objectif que la vassalisation et l’annexion du Canada par son puissant voisin.

Le 17 septembre, devant le Parlement européen3, il répond à la proposition de la présidente de la Commission européenne dans son discours sur l’état de l’Union européenne de devenir le « premier membre associé ».

Comme ces événements ont été largement couverts par la presse, nous souhaitons seulement mettre en relief la haute valeur symbolique du traitement linguistique par Mark Carney de ses discours qui doit être comparée à la manière dont l’Union européenne communique linguistiquement.

La parole politique

Mark Carney s’exprime principalement en anglais parce que l’anglais est avec le français une des deux langues officielles du Canada et que les Canadiens anglophones représentent 80 % de la population canadienne. Mais il convient d’ajouter que son emploi du français est généralement lourd de sens.

Ce n’est pas un hasard si ses trois discours ont été ouverts en français. Ce n’est pas non plus un hasard, si le français a été utilisé aux moments les plus significatifs de ses communications.

Dans son discours contre la vassalisation du Canada Mark Carney passe au français dès le second paragraphe ainsi :

« Pendant une bonne partie de notre histoire, les Canadiennes et les Canadiens ont pu compter sur des vents commerciaux favorables : une relation stable avec les États-Unis, un accès de plus en plus ouvert au marché américain et des règles que les deux pays comprenaient et respectaient. Ces vents n’ont pas simplement changé de direction : le climat a aussi changé. »

Il poursuit trois paragraphes plus loin à nouveau en français par :

« Nous sommes maîtres chez nous et le partenaire par excellence à l’étranger », formule qu’il emprunte à la devise de Jean Lesage lors des élections québécoises du 14 novembre 1962 : « maîtres chez nous ». Cette formule deviendra le mot d’ordre de la libération du Québec face au capital anglo-canadien.

Puis, après un long développement sur le déroulement des négociations avec les Américains, il en arrive à ce qui est la question non négociable, et en français :

« Nous n’étions pas prêts à faire de compromis sur notre souveraineté, la protection de la langue française et notre culture. Pour nos collègues américains, soyons clairs : pour mon gouvernement et pour le Canada, ces questions n’ont jamais été à l’ordre du jour même si les États-Unis ont essayé jusqu’à la dernière minute de les inclure. »

A la fin de son discours, il reprendra en français la formule héritée de la révolution tranquille québécoise sous la forme : « Au Canada, nous sommes maîtres chez nous, d’un océan à l’autre. » et par cette reformulation, il en fait le leitmotiv de la libération de l’ensemble du Canada face aux États-Unis.

Très clairement, l’emploi du français dans ce discours est étroitement lié au concept de souveraineté.

Nous renvoyons pour les autres extraits en français et en anglais à l’article que le Grand Continent a consacré à ce discours.

Devant le Parlement européen, l’introduction est particulièrement remarquable :

« Madame la Présidente Metsola,  Madame la Présidente von der Leyen,  Membres honorables du Parlement européen,  Collègues distingués  Je vous remercie de m’accorder l’honneur de prendre la parole devant vous en ce début de session décisive. Je vous parlerai aujourd’hui de la manière dont notre réponse à la rupture géopolitique actuelle devrait intégrer une nouvelle dimension.  Mais tout d’abord, j’aimerais évoquer un élément plus ancien.  Quelque chose qui remonte à bien avant les relations entre l’Union européenne et le Canada. Car la profondeur de nos liens ne se mesure pas avec des échanges commerciaux ni n’est inscrite dans nos traités. Nos liens sont profondément enracinés dans nos terres. »

Il poursuit en anglais en évoquant Goethe. On ne peut résister à citer les premières phrases de ce passage d’une rare puissance :

« Au cœur de l’Allemagne, au-dessus de Weimar, se dresse une crête boisée appelée l’Ettersberg.  Pendant des décennies, Goethe y a marché, réfléchi et écrit.  Un chêne de cette crête a fini par porter son nom, véritable monument vivant aux idéaux les plus élevés de la culture européenne.  Alors que le XXe siècle sombrait dans les ténèbres, ce même chêne s’est retrouvé emprisonné derrière les barbelés de Buchenwald, témoin silencieux de la plus profonde défaillance morale de l’humanité. Goethe avait compris qu’il fallait se battre pour les idéaux, que les valeurs ne se défendaient pas toutes seules. En effet, à la fin de Faust, la dernière vision du vieil homme est celle d’un peuple libre sur une terre libre. Nur der verdient sich Freiheit wie das Leben, der täglich sie erobern muß.  Celui-là seul est digne de la liberté qui chaque jour doit la conquérir. Chaque jour. Pas seulement en 1945, ni en 1956, ni en 1989. Chaque jour, y compris aujourd’hui. »

Enchaîner une introduction en français par une évocation de Goethe, poète et philosophe allemand , européen parfaitement francophone et plurilingue, et surtout les valeurs qu’il représente, enracinées dans notre histoire, celles des Lumières, est une création poétique.

Le discours de Davos doit aussi être signalé, car commencer en français un discours devant les « élites mondialisées » n’est pas anodin :

Je parlerai aujourd’hui de la rupture de l’ordre mondial, de la fin d’une fiction agréable et du début d’une réalité brutale où la géopolitique des grandes puissances n’est soumise à aucune contrainte. Mais je vous soumets par ailleurs que les autres pays, en particulier les puissances moyennes comme le Canada, ne sont pas impuissants. Ils possèdent la capacité de construire un nouvel ordre qui intègre nos valeurs, comme le respect des droits humains, le développement durable, la solidarité, la souveraineté et l’intégrité territoriale des États. La puissance des moins puissants commence par l’honnêteté. 

En résumé, en conférence de presse à Ottawa, Mark Carney s’adresse aux journalistes internationaux mais surtout à l’ensemble des Canadiens, anglais et français, dont il tient à célébrer et réaffirmer l’unité. A Davos, il s’exprime devant les hautes sphères de l’économie mondiale qui s’expriment usuellement en anglais, mais ouvrir son discours en français par une référence implicite mais évidente à la politique conduite par le général de Gaulle, est lourd de sens. Aussi bien dans sa conférence de presse que devant le Parlement européen, le temps de parole réservé au français est de 15,5 % du temps de la communication, ce qui est sensiblement moins que la population de langue maternelle française du Canada qui s’élève à 20,2 % de la population. Cette faiblesse numérique semble largement compensée par le sens et la force symbolique des passages exprimés en français.

Que signifie la communication politique européenne ?

Cette situation doit être comparée à celle des institutions européennes et tout particulièrement de la présidente Ursula von der Leyen.

Celle-ci a fait de ce qu’elle appelle la « langue commune » un cheval de bataille en matière de communication, ce qui se traduit par les chiffres suivants en termes quantitatifs c’est-à-dire de temps de parole établis par l’association bruxelloise GEM+ :

 

ANG

ALL

FRA

ITA

2019

74,4%

17,7%

7,9%

 

2020

85%

     

2021

75,06%

13,74%

11,18%

 

2022

74,94%

13,72%

11,16%

0,17%

2023

87,9%

6,9%

5,1%

 

2025

90,87%

4,35%

4,78%

 

2026

88,92%

4,02%

7,06%

 

On notera que la part de l’anglais est passée de 74,4 % en 2019 à 90,87 % en 2025, celle de l’allemand de 17,7 %, ce qui respectait à 1 % près la part de la population allemande dans l’Union européenne à 4,35 % (4,02 % en 2026) et celle du français de 7,9 %, soit approximativement 50 % de la part de la France dans la population européenne à 4,78 % puis relevé à 7,06 %.

Le critère de la part de la population dans la population globale est discutable, mais il a le mérite de mettre en évidence la volonté de marginalisation de l’allemand et du français au bénéfice de l’anglais, qui est, faut-il le rappeler, la langue maternelle de moins de 2 % de la population de l’Union européenne.

Comment justifier, si cela est possible, ce choix politique de la présidente de la Commission européenne ?

L’aspect pragmatique est important. Simple rappel, 10 nouveaux pays issus de l’ancienne URSS et du Pacte de Varsovie, dont les nouveaux dirigeants ont été formés aux États-Unis font quasi simultanément leur entrée dans l’Otan et dans l’Union européenne. Choisir l’anglais comme langue de travail effectif (toutes les langues officielles ont vocation selon le règlement linguistique de l’UE, à être langue de travail) était de fait une obligation ou une contrainte acceptée. Revenir sur cette option de départ eut entraîné des longues discussions sur les critères à appliquer.

Ce choix pragmatique était en même temps un choix stratégique qui signifiait un alignement sur les États-Unis. En 2005, garanties de sécurité et allégeance aux États-Unis pouvaient aux yeux de la plupart des pays converger. Aujourd’hui il y a dissociation voire opposition des deux problématiques dans la mesure où un « allié » menace d’autres alliés.

Présenter l’anglais dans ce contexte comme une langue neutre relève d’une conception étrange de la neutralité.

Précisons : il n’est pas question de la question de savoir s’il est utile ou non de parler l’anglais, ou d’aimer ou non telle ou telle langue. Ce n’est pas le sujet. Il s’agit ici de la communication linguistique des hauts responsables politiques européens.

L’anglais peut apparaître aux fonctionnaires européens comme techniquement neutre dans la mesure précisément où cette ne représente plus rien pour les citoyens européens. Souvent avancé comme argument par les inconditionnels de l’anglais, l’argument est peu pertinent dans la mesure où la présidente de la Commission ne s’adresse pas spécifiquement à ses fonctionnaires.

On ne peut ignorer la volonté d’Ursula von der Leyen de promouvoir la langue commune en tant que facteur d’unité et pas simplement en tant que facilité pratique. Existe-t-il un seul cas dans l’histoire d’une nation ou d’un empire dont la langue commune serait une langue empruntée à l’extérieur ? L’illusion est totale. L’idée est une utopie délétère et destructrice. L’Europe ne peut se construire que sur la base des cultures et des nations européennes.

En fait, la présidente de la Commission s’adresse à la presse et aux élites internationales et nullement aux peuples européens. Erreur stratégique sidérante. Mais elle se comprend. La présidente de la Commission européenne agit en haut fonctionnaire et s’inscrit dans une construction technocratique conformément à son inspiration initiale.

L’Europe telle que l’exprime la présidente de la Commission européenne est une construction rationnelle mais qui ne parle pas aux peuples qui rêvent d’unir leurs destins au nom d’un projet supérieur. On ne peut lui demander de se comporter comme Charles Quint et traverser l’empire en parlant les langues des pays qu’il gouverne. Charles Quint a pratiqué un plurilinguisme de souveraineté. Un plurilinguisme en même temps fonctionnel car il s’adressait aux responsables dans les différents pays de l’Empire qui attendaient de lui qu’il s’exprime dans leur langue et non dans une langue étrangère. Mais le choix de la ou des langues, dans chaque contexte est un acte profondément politique.

Puisque l’actualité met le voyage du Pape en France sur le devant de la scène, il n’aura échappé à personne qu’il s’est exprimé en français, qui, en dépit de ses origines, n’est pas sa langue maternelle. Tout le monde a compris que, toute considération religieuse mise à part, c’est à la France entière qu’il s’est adressé et pas seulement aux catholiques de France.

Si l’on peut poursuivre sur ce registre, en septembre 1962, lors de son voyage en Allemagne, le général de Gaulle a prononcé plusieurs discours en allemand dont un discours à Bonn et un discours à Ludwigsburg devant la jeunesse allemande. Le choix de l’allemand avait ici une portée symbolique considérable et signifiait que l’Europe est fondée d’abord sur la réconciliation franco-allemande et sur la nécessité de construire l’Europe ensemble.

La question qui se pose véritablement pour la communication politique est donc la suivante : que doit-on dire, que dit-on, pourquoi le dit-on et à qui le dit-on ?

Évidemment, les exemples cités ne permettent pas de résoudre le cas de la communication politique européenne. Ursula Von Der Leyen, qui n’est pas privée de capacités d’initiative, n’est pas présidente de l’Europe et n’est en principe que l’exécutante des décisions d’un conclave qui s’appelle le Conseil européen. Et de ce point de vue, le discours sur l’état de l’Union européenne, institué en 2010 par un accord entre le Parlement européen et la Commission européenne a de quoi surprendre si l’on cherche quelque analogie avec le discours sur l’état de l’Union prononcé chaque année par le président des États-Unis.

Tant que l’Europe a été une « tête de pont de la puissance américaine »4 et s’est comportée comme tel, la communication politique de l’Union européenne est parfaitement cohérente et lisible. Mais dans les moments cruciaux que nous vivons, de reconfiguration des rapports internationaux, cette politique n’est ni tenable ni acceptable. Une langue par défaut ne peut exprimer le projet européen qui est un projet civilisationnel dans la mesure où il porte sur les valeurs et pas seulement sur les combinaisons stratégiques.

Ayons donc « l’intelligence culturelle » de promouvoir une communication européenne plurilingue, c’est-à-dire de réhabiliter dans la communication les langues nationales, non pour exciter les rivalités nationalistes, mais pour continuer à apprendre à agir et construire ensemble. C’est affirmer le primat de la culture.

1https://legrandcontinent.eu/fr/2026/01/21/le-discours-integral-de-mark-carney-a-davos/?utm_source=lilo&utm_medium=referral&utm_campaign=ai_flash

2https://legrandcontinent.eu/fr/2026/08/23/le-discours-integral-de-mark-carney-contre-la-vassalisation-du-canada/; https://www.youtube.com/watch?v=ZR9TwlGYCBw

3https://legrandcontinent.eu/fr/2026/09/17/mark-carney-et-la-nouvelle-alliance-transatlantique/?utm_source=lilo&utm_medium=referral&utm_campaign=ai_flash; https://ici.radio-canada.ca/rdi/premiere-ligne/site/videos/10762399/ecoutez-discours-mark-carney-devant-parlement-europeen

4Zbigniew Brzezinski, Le grand échiquier, 1997, p. 106. La secrétaire d’état de G.W Bush, Condolezza Rice a utilisé des formulations semblables pour signifier que l’Otan est un levier d’influence pour la politique américaine.