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Kommersant, 30 septembre 2025
Ces voix qui disparaissent
Natalia Kondratieva, docteur ès sciences, chercheuse au département de recherches philologiques de l’Institut d’histoire, de langue et de littérature d’Oudmourtie
Comment préserve-t-on les langues minoritaires à l’ère de la mondialisation ?
Selon l’Académie des sciences de la Fédération de Russie, depuis le début du 20ème siècle, 15 langues se sont éteintes en Russie et plus de 150 langues minoritaires sont en danger de disparition. Dans le contexte de la mondialisation, même la langue russe se trouve ébranlée en étant contrainte d’accueillir continuellement les emprunts étrangers et les anglicismes. La situation est bien plus délicate pour les langues minoritaires qui ne peuvent pas concurrencer les langues qui comptent leurs locuteurs par millions.
Au bord de l’extinction
La Russie est un pays multilingue où des dizaines de langues minoritaires sont quotidiennement parlées au côté du russe, mais nombre d’entre elles se trouvent au bord de l’extinction. On considère que près de 10 % de ces langues sont en danger et que plus de 60 % d’entre elles s’en approchent, alors que seulement 7 % se portent bien. Le khanty et le mansi (des langues finno‑ougriennes dont le nombre de locuteurs est très bas) sont des exemples frappants de langues en voie de disparition. C’est aussi le cas du vote (une langue proche de l’estonien et du finnois, pratiquement disparue à cause d’un processus d’assimilation), de l’oudihé (la langue d’une minorité de l’extrême orient, déclinant rapidement à cause des migrations et de l’utilisation de plus en plus massive de la langue russe) et de bien d’autres.
Les causes du phénomène
Parmi les facteurs les plus importants qui accélèrent la disparition d’une langue on compte l’urbanisation, la migration vers les grandes villes, le passage à une éducation majoritairement en langue russe et l’absence d’espace médiatique accordé aux langues minoritaires. La mondialisation ne fait qu’accentuer ce phénomène : l’internet et la culture populaire fixent les normes de communication, tout en se substituant aux pratiques locales. Comme le démontrent les enquêtes sociolinguistiques, l’espérance de vie d’une langue est influencée par les processus migratoires, la démographie, l’augmentation du nombre de mariages interethniques, les réformes du système éducatif (en particulier l’introduction de l’examen d’État unifié, la diminution des heures d’enseignement des langues maternelles, la nécessité d’un recours à des demandes parentales pour l’accès à l’enseignement de ces langues), une faible demande pour les langues minoritaires dans le monde professionnel et plusieurs autres facteurs. Tout cela a pour conséquence le fait que les gens adoptent la langue de la majorité car c’est plus pratique : cela leur donne un accès à l‘éducation et à une carrière professionnelle. Une langue disparaît lorsque les enfants, la jeune génération absorbée par l’internet, ne se l’approprient plus. Les jeunes regardent des séries et écoutent de la musique dans des langues plus répandues car leur langue maternelle minoritaire n’a même pas les mots pour parler du monde moderne.
Pourquoi protéger les langues
Une langue n’est pas simplement un instrument de communication mais aussi le garant d’une identité ethnique. Si la langue meurt, l’ethnie elle-même disparaît sur le plan culturel : elle oublie son histoire, ses traditions mais aussi les connaissances ancestrales uniques sur la nature, les coutumes et la vision du monde propres à son peuple.
Pour la linguistique, la préservation des langues minoritaires est importante car ces langues ont souvent des systèmes phonétiques, des structures grammaticales et des particularités lexicales uniques. L’étude des langues rares et en voie de disparition permet de rétablir les liens historiques entre les peuples et de développer des théories sur l’origine et l‘évolution des langues, d’aider à comprendre comment le langage est lié à la culture et à la pensée. En outre, le multilinguisme est un élément primordial de la richesse culturelle et intellectuelle de l’humanité. Ce n’est pas un hasard si des domaines scientifiques comme l’écolinguistique ont été développés. Cette branche de la linguistique étudie la relation entre les langues et l’environnement. Elle s’appuie sur une affirmation du professeur Larry Gorenflo de l’Université de Pennsylvanie selon laquelle « une réduction de la diversité linguistique mène à une réduction de la biodiversité ». En d’autres termes, la diversité des langues est une ressource qui permet la coexistence harmonieuse de l’homme et de la nature.
Les méthodes et les technologies
Différentes approches peuvent être adoptées pour la préservation des langues : les programmes d’enseignement dans les écoles, la création de dictionnaires et de grammaires, l’édition de livres et de manuels et les projets de documentation de la langue orale. Cependant, c’est l’investissement de la jeunesse et l’utilisation des technologies modernes qui constituent désormais un facteur crucial.
Aujourd’hui, en Russie, un travail de grande ampleur est mené visant la protection de la diversité linguistique et culturelle du pays. Par exemple, des instituts spéciaux sont créés pour superviser les questions d’éducation ethnoculturelle, de conservation du patrimoine matériel des peuples de Russie, etc. On améliore également la législation liée au fonctionnement des langues. Dans un contexte d’expansion de l’intelligence artificielle sont avantagées les langues qui jouissent de bases de données considérables : à savoir un grand nombre de locuteurs et une masse importante de contenus textuels, audio et vidéo. Cela permet d’utiliser efficacement les données d’une langue pour l’entraînement de modèles IA. En fait, une telle langue est d’abord numérisée et c’est ensuite sur cette base qu’on entraîne les algorithmes. Les langues qui ne passent pas par l’étape de la numérisation sont vouées à l’extinction : cette étape est donc un élément primordial pour la préservation d’une langue.
Des spécialistes de différentes régions du pays se chargent aujourd’hui d’accomplir ces missions. Par exemple, depuis la fin 2019, les chercheurs du département de philologie de l’Institut d’histoire, de langue et de littérature d’Oudmourtie (attaché au département de l’Oural de l’Académie des sciences de la Fédération de Russie) compilent un corpus monolingue en langue oudmourte (des textes écrits en une seule langue, sans traduction). Ce type de corpus permet de former les modèles IA plus efficacement que les manuels et les règles de grammaire. Ce corpus contient déjà plus de 10 millions d’usages distincts. En outre, un projet subventionné, nommé « corpus parallèle russo‑oudmourte : développement d’outils et recherches comparatives », est en cours de réalisation depuis le 1er août dernier. Dans le cadre de ce projet, un corpus parallèle russo-oudmourte (composé de textes originaux en russe et de leurs traductions en oudmourte) est constitué afin de créer une base pour des recherches comparatives ainsi que pour le développement d’un outil de traduction automatique neuronale.
En fin novembre 2024, L’Institut d’Oudmourtie et le géant de la tech russe Yandex ont signé un contrat de coopération scientifique afin d’étendre l’utilisation de la langue oudmourte sur internet. La qualité de la traduction du russe vers l’oudmourte sur l’outil de traduction automatique de Yandex a déjà progressé de manière considérable. De la même manière, un travail de grande envergure a été mené dans le but de créer une technologie de reconnaissance et de synthèse vocale pour l’oudmourte, un outil qui fera bientôt partie des services disponibles sur Yandex.
La prochaine étape dans le processus de numérisation de la langue oudmourte est l’élaboration de produits basés sur l’intelligence artificielle. Ainsi, la combinaison d’un traducteur automatique performant et d’un synthétiseur de langue oudmourte ouvrira la porte à l’interprétation simultanée, y compris pour le doublage de films d’animation. Ce type de contenu joue un rôle crucial dans l’acquisition d’expérience linguistique chez les enfants et occupe une place importante dans leur éducation.
Traduit par Adem Benchemam, stagiaire à l'OEP