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Des "bacheliers bilingues" (M. Darcos) : simple abus de langage ?

Mis à jour : 3 Sep 2008
En cette rentrée 2008, près de vingt millions d’élèves prennent le chemin de l’école. A l’occasion d’un chat sur le site de 20 minutes, le 1er septembre, Xavier Darcos est revenu sur les grandes nouveautés de cette rentrée. Parmi les nouveaux objectifs proposés par le ministre, celui de "rendre les bacheliers bilingues".

Le chantier de l’éducation nationale a été l’objet de toute l’attention du Gouvernement depuis le début de la législature : en témoignent les changements importants qui interviendront dès cette rentrée 2008. A l’occasion de son interview sur le site de 20 minutes, Xavier Darcos a présenté de nouvelles ambitions pour l’éducation nationale : "Rendre les bacheliers bilingues".

Si un élève suit près de 700 heures d’anglais, de la sixième à la terminale, Xavier Darcos a souligné que "le résultat n’est pas à la hauteur d’un tel investissement". Pour amener les élèves à parler anglais couramment, le ministre souhaite la mise en place de stages, payés par l’Etat, pendant les vacances, ainsi que la création de laboratoires de langues dans les lycées "le plus vite possible".

Lire la communication de M. Darcos 

La récente déclaration de Xavier Darcos, qui réitère celle qu'il avait faite à la rentrée 2007, et avec laquelle nous avions manifesté notre désaccord, nous plonge à nouveau dans un abîme de perplexité.

Si nous interprétons correctement cette déclaration, et lui donnons la signification que lui ont donnée une majorité des auditeurs, M. Darcos veut que les bacheliers maîtrisent l'anglais aussi bien ou presque que le français (qu'ils maîtrisent d'ailleurs de manière très variable).

Si c'est bien cela, nous sommes obligés d'en tirer immédiatement deux conclusions :

  • M. Darcos prend résolument ses distances avec le discours présidentiel, comme nous l'avons souligné à plusieurs reprises. Il a même été désavoué discrètement par celui-ci dans un courrier que nous avons publié.
  • M. Darcos se démarque également des options prises au niveau européen depuis 1984 et régulièrement réitérées depuis, notamment par les chefs d'Etat à Barcelone en 2002, par la Commission européenne dans le "Nouveau cadre stratégique pour le multinguimse, approuvé par le Parlement européen, le Comité économique et social et le Comité européen des régions, et encore récemment par la résolution du 22 mai 2008 des ministres européens de l'éducation, qu'il a donc lui-même signée, en faveur de l'enseignement des langues vivantes et de la diversification de cet enseignement. La vraie question à laquelle nous demandons au ministre de répondre est de savoir quelles sont les dispositions qu'il envisage de prendre afin de traduire dans les faits des engagements jusqu'à présent restés lettres mortes.

Nous devons ajouter quelques observations :

  • Parler de bilinguisme est un abus de langage dont nos politiques sont friands. Le bilinguisme implique une compétence dans l'autre langue équivalant à la compétence dans la langue maternelle, ce qui est impossible dans la plupart des cas pour un natif francophone. Seuls les immigrés et les enfants d'immigrés qui ont pu conserver l'usage de leur langue maternelle sont de vrais bilingues. Mais, en France, on ne valorise pas trop ces richesses qui sont pourtant autant d'atouts pour ces jeunes que pour notre pays. 
  •  M. Darcos rend un très mauvais service aux familles en leur faisant croire que la connaissance de l'anglais est  un sésame pour l'avenir de leurs enfants. Cela n'est absolument pas le cas. Que dans le monde actuel, l'apprentissage des langues vivantes réponde à un besoin essentiel et est une source d'enrichissement culturel, partie intégrante d'une éducation ouverte sur les autres et sur le monde, et doive cesser d'être considéré encore comme purement accessoire dans de nombreux cursus, ceci est une évidence dont l'OEP s'efforce de convaincre tous les acteurs. Que dans ce cadre, l'anglais international apparaisse comme une sorte de minimum vital, nous en sommes bien d'accord. Mais dans la bouche du ministre, le bilinguisme ainsi dévalué est un bien grand mot pour une très petite ambition. Car, comme se plait à le rappeler régulièrement Léonard Orban, commissaire européen chargé du multilinguisme, l'anglais ne suffit pas. Les entreprises le savent de plus en plus. Si la méconnaissance de l'anglais peut être un facteur d'exclusion sur le marché du travail, la connaissance d'au moins deux langues vivantes devient le critère discrimant au recrutement. C'est cela que le ministre devrait expliquer aux français plutôt que de tenir un discours ambigu et très peu compréhensible.
  • Si l'enseignement des langues vivantes était une priorité gouvernementale, c'est en classe qu'il faudrait le développer et le moderniser. Les stages pendant les vacances d'été, s'ils bénéficient à ceux qui en ont le plus besoin, c'est-à-dire les enfants des familles les plus modestes, très bien. Mais cette mesure ne saurait dissimuler la grande misère de l'enseignement des langues. Annoncer la création de laboratoires de langues dans les lycées a un côté pathétique. Comment dans un pays riche qui se prétend moderne en est-on rendu à cet aveu de dénuement ?
  • Par le choix du bilinguisme anglais/français, M. Darcos assure la promotion d'un modèle linguistique pour l'Europe qu'il prétend combattre, c'est-à-dire un modèle dans lequel l'anglais devient la seule langue parlée dans les institutions à Bruxelles, un modèle où l'anglais devient la langue exclusive pour la communication entre les résidents des différents pays européens, où l'anglais devient la langue la plus couramment utilisée pour l'enseignement supérieur, enfin où l'anglais devient la langue exclusive pour la communication internationale, le français étant cantonnées aux usages domestiques. Il s'agit là d'un vrai projet non pas éducatif mais proprement politique dont les tenants et aboutissants devraient être clairement posés sur la place publique. Ce modèle existe déjà dans quelques pays européens, notamment du Nord de l'Europe. Le Premier ministre britannique Gordon Brown s'en est fait le chantre dans son maintenant célèbre discours "The World's language" du 17 janvier 2008. Est-ce cela que nous voulons vraiment ?

L'OEP