Logo de l'OEP
Logo de l'OEP

Le prix Booker : la tradition des écrivains plurilingues semble se perdre et c'est bien dommage

Publié le 6 juillet 2018, article original en anglais disponisble ici.
Auteurs : Julian Preece, Aled Rees

 
J.K. Rowling a-t-elle étudié le français et les Lettres classiques par pure coïncidence ? De même, Shakespeare a-t-il écrit des extraits de dialogues en gallois et en français, suggérant alors sa bonne connaissance de ces langues, totalement par hasard ? Pour écrire remarquablement dans sa langue maternelle, en connaître une deuxième peut se montrer utile. C’est une manière de voir le monde d'un point de vue différent et permet de faire des comparaisons. Après tout, c'est là tout le sens de la littérature. Mais qu'en est-il des écrivains de fiction littéraire contemporaine ?


Pour le découvrir, les chercheurs de l'"Open World Research Initiative" de l'Université de Swansea ont étudié près de 300 livres présélectionnés pour le prix Booker depuis 1969. Alors que nous sommes en attente de l'annonce du vainqueur du choix des lecteurs pour le "Golden Booker" le 8 juillet, qui annoncera quel roman ayant déjà remporté le prix Man-Booker a le mieux "résisté à l'épreuve du temps", les chercheurs font partager cette tendance inquiétante dans leurs premiers constats : la sensibilisation à la langue est en baisse chez les écrivains nés en Grande-Bretagne.
La capacité des auteurs à comprendre une autre langue est ignorée dans des enquêtes du prix Booker et ce à de nombreuses reprises. Si l'anglais d'un écrivain est influencé par ses origines australiennes, sud-africaines ou canadiennes, les journalistes littéraires en prennent dûment note. Pourquoi ne serait-ce pas également le cas pour les contextes linguistiques différents ? Ceux qui alternent les langues et qui ont grandi dans l'ancien Empire Britannique ne sont pas les seules personnes plurilingues à prendre en compte pour les nominations au prix Booker. Quelques-uns de leurs homologues nés en Grande-Bretagne ont aussi appris une deuxième langue ce qui a pu influencer leur écriture d'une manière similaire, c'est-à-dire dans le choix de leurs thèmes et leur manière de s'exprimer.
La deuxième langue des écrivains présents sur la liste des présélectionnés est presque systématiquement européenne, avec le français occupant fermement la première place (plus de 20 locuteurs parmi les 200 écrivains nommés pour le prix). L'allemand, l'italien, l'espagnol et le russe sont également très présents, tout comme le japonais, bien qu'aucun ne dépasse le nombre de 10. Il n'y a qu'un seul locuteur de tchèque qui soit identifiable (Tom McCarthy, nommé en 2010 et en 2015) et aucun qui ne parle polonais.


Les héritiers de Flaubert


L'écrivain littéraire francophone le plus célèbre est probablement Julian Barnes, vainqueur du prix de 2011 avec Une fille, qui danse (The Sense of an Ending). Le roman qui l'a révélé au grand public : le Perroquet de Flaubert (Flaubert's Parrot), nommé en 1984, met en scène une série d'avis sur le grand écrivain Français, rassemblées par un narrateur francophile. Après tout, connaître une autre langue est une manière de voir le monde d'un point de vue différent. C'est pour cette raison que de nombreux auteurs, tout comme Barnes, font leurs premières armes littéraires sur des ouvrages ou expériences en langues étrangères.
L'auteur Julian Barnes parlait couramment le français.
Sarah et le Lieutenant français (The French Lieutenant’s Woman) de John Fowles aurait dû apparaître parmis les nominations inaugurales de 1969, mais à la place, c'est Le mage (The magus), le premier "roman écrit lors d'une année à l'étranger", se déroulant en Grèce. C’est cet ouvrage qui a lancé la carrière de Fowles. J.G. Farrell, qui a étudié le français et l'espagnol à l'Université, est connu pour sa série romanesque appelée "empire trilogy" et qui compte les ouvrages Troubles (surnommé le vainqueur "perdu" du prix Booker en 2010), Le Siège de Krishnapur (vainqueur du prix en 1973) et L'Étreinte de Singapour (1978). Mais son tout premier roman intitulé A Man from Elsewhere se déroule à Paris.
Dans son premier roman Désormais notre exil (The south, 1992), l'écrivain Irlandais Colm Tóibín, qui a été nommé pour le prix Booker 3 fois par la suite, s'est inspiré de sa propre découverte de la ville de Barcelone lorsqu'il était jeune homme. Il transfère cette expérience à son personnage principal féminin qui narre une partie du roman. Pour un auteur - ou pour n'importe qui d'autre - passer d'une langue à une autre peut changer votre personne de manière fondamentale. En 2002, l'auteur Canadien Yann Martel avait remporté le prix avec l'Histoire de Pi (The Life of Pi), mais son premier roman Self (1996) entremêle genre et identité linguistique. Dans ce livre, le narrateur plurilingue passe d'homme à femme, puis homme à nouveau, démontrant que l'identité linguistique est liée à d'autres identités et peut appartenir à l'imagination littéraire.


Les premiers jours


La présélection pour le prix Booker fait ressortir quelques linguistes surprenants, mais, au moins en ce qui concerne les britanniques, leur apogée semble s'être produite dans les deux premières décennies de l'existence du prix, c'est-à dire les années 70 et 80. La premier prix en termes de talent et prouesse linguistique, peu importe la période, devrait être remis à Anthony Burgess, présent dans les nommés de 1980 avec Les puissances des ténèbres. Il a inventé une nouvelle langue pour son roman dystopique L'Orange mécanique et pouvait lire et parler jusqu'à 10 langues réelles.
Le plurilingue Anthony Burgess. Open Media Ltd, CC BY-SA
Burgess est né en 1917, un an après Penelope Fitzgerald, qui a remporté le prix Booker en 1979 pour le roman au titre évocateur À La Dérive (Offshore). 3 autres romans se passent en Italie (Innocence, 1986), en Russie (Début de Printemps, "The Beginning of Spring, 1988) et en Allemagne (La fleur bleue, "The Blue Flower", 1995), tous écrits comme si un narrateur originaire de ces pays s'exprimait, mais en anglais bien évidemment.
Les émigrés juifs ont joué un rôle de plus dans l'internationalisation croissante des œuvres ds fiction britanniques. Sybil Bedford (1911 - 2006) s'est retrouvée dans la sélection en 1989, à l'âge de 78 ans, avec Puzzle : une éducation peu sentimentale : un roman autobiographique (Jigsaw). Ruth Prawer Jhabvala (1927 - 2013), qui a déménagé en Inde après la guerre, lieu où se déroulent ses premières fictions, a remporté le prix Booker en 1975 avec Chaleur et Poussière (Heat and Dust).
La Guerre Froide a également produit quelques éminents apprenants en langues. Michael Frayn - nommé en 1999 pour Headlong - a appris le russe pendant son service militaire, tout comme DM Thomas, dont le roman L'Hôtel blanc (White Hotel) qui était au coude à coude avec Les Enfants de Minuit(Midnight’s Children). Thomas traduit de la poésie russe et a écrit une biographie de Solzhenitsyn. Parmi les œuvres de Frayn, on peut compter The Russian Interpreter (1966) et sa pièce de théâtre Democracy avait pour sujet la chute de Willy Brandt.
Leur contemporain John le Carré fut recruté par les services secrets du fait de sa capacité à parler couramment l'allemand, langue qu'il avait apprise après avoir fui vers la Suisse dans son adolescence. Il appelait l'allemand sa "muse". Mais malheureusement, la littérature populaire n'est pas considérée pour le prix Booker et de toute façon le Carré n'a jamais été attiré par les prix de littérature.


La jeune génération


Mais alors, que dire des plus jeunes romanciers, disons ceux qui ont été nommés depuis le début des années 2000. Si l'on limite le champ uniquement aux auteurs britanniques, la sélection s'amenuise encore. Graeme Macrae Burnet s'est placé dans la liste des nommés en 2016 avec L'accusé du Ross-shire (His Bloody Project). L'Accident de l'A35 de 2017 est le roman typique d'un linguiste, parlant de traduction et de transcription. C'est aussi le cas de Les Cosmonautes au paradis (Men in Space). Le roman situé à Prague comprenant une série de blagues basées sur les soucis de communication entre les langues, fut publié en 2007 par Tom McCarhty, nommé 2 fois pour le prix. Les 2 auteurs ont encore aujourd'hui moins de 50 ans.
Philip Hensher, nommé en 2008 pour The Nothern Clemency, est plutôt prudent quant à sa maîtrise de l'allemand, ce qui s'est illustré à travers son roman de 1998 appelé Pleasured, traitant de la chute du Mur de Berlin. Simon Mawer, nommé en 2009 pour Le Palais de Verre (The Glass Room), vit en Italie. Et c'est à peu près tout.
Les personnes qui visitent la Grande-Bretagne sont parfois surprises par le faible nombre de livres traduits vers la lingua franca du monde, qui du fait de ses différents variants à travers la Terre, peut sembler se suffire à elle-même. Les monolingues anglais, en tant que culture, risquent de passer à côté de la représentation des expériences que se font leurs voisins proches à eux-mêmes et entre eux.
La traduction prend toutes sortes de formes variées, cependant, les écrivains de langue maternelle anglaise pourraient combler leurs lacunes en voyageant à l'étranger, que ce soit en personne ou par la lecture, comme les précédentes générations le faisaient jusqu'à plutôt récemment.

Traduit de l'anglais par Auriane De Poorter.