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Langues et cultures régionales et minoritaires

Le nouvel élan des langues indiennes (Le Monde)

Mis à jour : 13 Mar 2009

Article de Florence Noiville et Joëlle Stolz, paru dans le Monde des livres du 12 mars 2009.

Voir article original sur le site du Monde

Si vous mangez des ahuacatl (avocats) ou des tomatl (tomates) en grignotant des cacahuatl (cacahuètes), le tout arrosé d'une tasse de xocolatl (chocolat), vous pratiquez le nahuatl sans le savoir ! Le nahuatl ("parole claire, harmonieuse") reste bien vivant dans la partie orientale du Mexique. Avec 1,5 million de locuteurs, il s'agit de la langue indigène la plus répandue dans le pays, notamment à Mexico : c'était aussi celle des Aztèques, et son enseignement vient d'être mis à l'honneur dans certaines écoles par la municipalité de gauche de la capitale.

Mais c'est loin d'être la seule. Maya, zapotèque, mixtèque, otomi, tzotzil, tzeltal, purépécha, raramuri - au total, 68 langues indiennes sont encore parlées au Mexique par quelque 4 millions de personnes, au moins au sein de la famille et au cours de rituels religieux. Les programmes des centaines de radios communautaires s'avèrent aussi très importants pour maintenir cette vitalité linguistique, dans des régions d'accès souvent difficile. "Une jeune génération d'écrivains écrit aujourd'hui en mazatèque, explique Juan Gregorio Regino, un poète mazatèque qui traduit lui-même ses textes en espagnol. La résurgence de ces langues - dont beaucoup restent néanmoins menacées de disparition - est l'un des phénomènes culturels les plus marquants de ces dernières années."

Juan Gregorio Regino est l'un des deux auteurs de langue indienne, avec la poétesse maya Briceida Cuevas Cob, invités au Salon du livre. Il a contribué à créer l'Association des écrivains de langue indigène, qui compte une quarantaine de membres.

Le paradoxe auquel ils sont confrontés est que beaucoup de locuteurs adultes ne savent ni lire ni écrire : les auteurs touchent donc en priorité la population scolarisée. Et comme peu de maisons d'édition privées s'intéressent aux langues indigènes, c'est le ministère fédéral de la culture qui finance la plupart des publications. La rébellion zapatiste du Chiapas, en 1994, a changé la perception de l'opinion publique, contraignant le gouvernement fédéral à s'occuper davantage des cultures indiennes, même si cela reste trop souvent une simple "vitrine". Mais dès les années 1960, rappelle la linguiste française Claudine Chamoreau, on avait vu surgir une littérature en langue indigène - et non pas seulement indigéniste - grâce à des programmes financés par le gouvernement, qui ont permis à une génération d'intellectuels issus des communautés rurales de commencer à écrire.

"LES MOTS SOIGNENT"

Pour beaucoup d'entre eux, il s'agit d'abord de transmettre le patrimoine imaginaire. "Dans la culture mazatèque, les mots soignent, explique Juan Gregorio Regino. Ils ont le pouvoir de rétablir l'équilibre de l'esprit." Les thèmes de prédilection sont donc liés à la guérison, aux cycles de la nuit et du jour, au divin. "Il y a là une filiation directe avec le monde précolombien, note-t-il. Néanmoins, tout l'enjeu pour les écrivains de ma génération est de dépasser le champ ethnologique ou anthropologique pour aborder vraiment des questions esthétiques. Et de dépasser les préjugés qui veulent que ce qui est indien soit considéré comme de deuxième ordre."

Comment élaborer des formes littéraires qui supposent un sujet bien défini - ou son éclatement - dans des langues qui privilégient le "nous", le collectif ? Alors que le purépécha, parlé dans le Michoacan, a été décrit depuis le milieu du XVIe siècle par les moines franciscains, on vient seulement de voir paraître le premier roman écrit dans cette langue, Alonso Mariano, d'Ismael Garcia Marcelino (en édition bilingue chez Conaculta), construit autour d'un personnage qui revient dans sa communauté. "Il y a dans ce texte une recherche esthétique, mais il a aussi une grande valeur comme témoignage anthropologique", souligne Claudine Chamoreau. Il sera intéressant de voir si ce type d'expérience littéraire se multiplie, à l'avenir, dans un Mexique travaillé par l'émigration, l'exode rural et la lutte pour la démocratie.


Une journée d'étude sur la littérature en langue indienne au Mexique est organisée, mercredi 18 mars, au Musée du Quai Branly, avec notamment Briceida Cuevas Cob, Juan Gregorio Regino et Carlos Montemayor.

Florence Noiville et Joëlle Stolz