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Les Italiens ont perdu la langue


Mis à jour : 13 Avr 2015

Paolo di Paolo et Igiaba Scego
Article tiré de Internazionale le 2 Février 2015
C’est désarmant. Ce n’est pas uniquement à cause de «Very Bello »– choix esthétiquement et linguistiquement discutable pour la vitrine des évènements de l’Expo 2015. Ce qui est désarmant est le fait qu’il n’existe pas, aujourd’hui, une version en anglais du site (pour l’instant il n’y a qu’un drapeau britannique avec l’inscription Coming soon).

Derrière un choix de ce type il y a une curieuse fragilité psychologique. Et pourtant les données présentées lors de la Semaine de la Langue Italienne Dans le Monde, il y a quelques mois, étaient réconfortantes. L’italien représente la quatrième langue la plus étudiée au monde; et l’intérêt et la demande suscités rien que par la passion envers cette langue, sont aussi en constante augmentation. Une écrivaine anglo-bengalaise de rang comme Jumpa Lahiri, qui vit à Rome depuis quelques années, a écrit en italien son livre le plus récent,"In altre parole" (publié par Guanda et né des récits parus dans Internazionale).
Apparemment, ces indicateurs ne suffisent pas et le fait que même nos grands réalisateurs abandonnent notre langue maternelle non plus. Il s’agit davantage de production, distribution, publics, ça c’est évident. Mais, comme Emiliano Morreale le notait sur le dominical du Sole 24 Ore, Sorrentino, Garrone et Costanzo semblent chercher «d’hautes vérités et ambitions en s’éloignant de l’italien». Ça vaut la peine d’y réfléchir. Alors que nous ne faisons pas partie de principaux connaisseurs de l’anglais ou d’autres langues étrangères, nous démythifions notre langue tandis que d’autres la mythifient.
Et les écrivains dans tout ça ? Ils ne se posent pas de questions. Alain Elkann – cosmopolite, actuellement résidant à Londres et principal candidat pour le poste de directeur de l’Institut Italien de Culture dans la capitale britannique –a déclaré, dans une interview, son intention d’écrire en anglais son prochain livre, «parce qu’on s’adresse à un marché bien plus étendu». Bien évidemment, le lien entre l’écrivain et sa langue devrait-il être plus étroit et complexe ? De même que le choix d’une langue d’accostage devrait être aussi plus passionné ou controversé, comme Lahiri démontre, surtout si l’expression littéraire est en jeu? A moins de considérer que la langue n’est qu’un habit comme un autre…
Pour Jumpa Lahiri, écrire en italien a été comme insérer un nouvel élément dans un complexe déjà riche et préexistant. Elle parle de innesto (branchement), un mot qu’elle a trouvé par hasard dans un roman d’Elena Ferrante et dont elle est tombée amoureuse. Et d’innesto on peut parler aussi pour se référer aux plusieurs écrivains arrivés en Italie non pas pour le plaisir, mais après un voyage de migration. Pour eux, l’italien a été premièrement une nécessité, dans la vie quotidienne, une question de survie. Puis, peu à peu il s’est transformé en quelque chose de complètement différent: une langue qui permet d’exprimer librement son propre moi en devenir. Seulement les écrivains originaux de la Corne d’Afrique avaient établi de fait des liens linguistiques avec l’italien, mais pour le reste, ça a été une question de libre choix.
L’italien n’était pas leur langue, mais non plus la langue imposée par les ex puissances coloniales. Et voilà des écrivains comme Amra Lakhous et Tahar Lamri, lesquelles, en écrivant dans une langue italienne apprise dans les rues, sont réussi à créer un nouveau code linguistique fait d’échanges et de contaminations.
Cependant, l’italien reste aussi un peu la langue de la dolce vita. Sont encore nombreuses les personnes qui cherchent un style dans les nuances de la langue. En effet, Diana Hales est à l’origine du site Becoming Italian Word by Word, où, grâce aux paroles, aux expressions, on trouve un vademecum sur comment devenir Italien à travers des nouvelles sur Noël, le trafic, la nourriture. Mais Diane Hales va au-delà et raconte aussi comment l’Italie a vécu le post-Charlie Hebdo.
Pour l’instant, notre langue semble, en effet, susciter davantage l’intérêt des autres. Ce sont eux qui l’aiment, l’écrivent, la diffusent. Et peut-être que ce n’est pas un simple hasard que le premier ambassadeur de la langue soit le pape Francesco qui, avec sa sympathie, est en train d’encourager plus d’une personne à s’inscrire à un cours d’italien. Malheureusement, en Italie, il n’y a pas de véritable investissement sur la langue et le pays risque de perdre aussi le train de l’Expo. Une fragilité qui va nous coûter chère à l’avenir, si on n’arrive pas à trouver une véritable solution. 
Traduit par Goio Alessandra