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Ayuujk : Le Mexique est-il un pays multilingue ?

Rue mexicaine

Il y a presque 200 ans quand ce pays a été créé en tant qu’État indépendant, plus de la moitié de la population parlait l’une des différentes langues. Les données ne sont pas exactes et les versions varient, mais nous pouvons établir une moyenne : environ 65% des habitants de ce qui, à compter de l’indépendance, est devenu un pays s’appelant le Mexique, parlaient une langue indigène ; après 300 ans de colonialisme exercé par la couronne espagnole, cela était le résultat linguistique. En revanche, presque 200 ans après, seulement 6.5% de la population mexicaine parle une langue indigène : entre le pourcentage (65%) qui était présent durant les 300 ans qu’a duré la Colonie et les 6.5% qui résulte des 200 ans de Mexique indépendant apparait une histoire qu’il faut raconter, analyser et mettre en perspective.  L’État a mieux réussi que 300 ans de colonialisme espagnol, autant au niveau des chiffres que de la rapidité, à faire disparaitre les langues mexicaines.

Ce n’est pas un hasard que cette diminution dramatique de locuteurs de langues indigènes soit liée à la création d’un Mexique indépendant. D’un point de vue mondial, les experts mettent en garde qu’en ce moment, comme jamais auparavant dans l’histoire de l’humanité, le rythme de linguicides a tragiquement augmenté. Les experts qui travaillent au Catálogo de Lenguas Amenazadas de l’université d’Hawaï, prévoient qu’une langue disparaitra tous les trois mois. D’autres experts en diversité linguistique prédisent que, si la tendance actuelle se poursuit, la moitié des langues auront disparu d’ici 100 ans.

Quelle est la raison de cette extinction accélérée des langues ? Pour expliquer cela, on donne plusieurs raisons : la perte des langues en tant qu’abandon progressif des communautés la parlant qui préfèrent utiliser d’autres langues pour bénéficier d’un plus grand accès à l’information produite et reproduite dans des langues comme l’anglais ou l’espagnol, ou bien les effets de la mondialisation, qui se développe en gros en une douzaine de langues seulement.

Cependant, ces raisons cachent d’autres phénomènes et ne constituent pas une réponse satisfaisante. L’existence des langues au travers desquelles se transmet de préférence le savoir n’est pas seulement propre à cette époque : par exemple ; le latin fut, pendant de nombreux siècles, la langue dans laquelle on trouvait une grande partie du savoir de tradition occidentale, mais cela n’a pas entraîné une mort accélérée des langues, et son utilisation comme lingua franca n’a jamais porté atteinte à la diversité linguistique.

D’un autre côté, imputer la mort des langues à l’abandon volontaire et conditionné de manière pragmatique par les communautés de locuteurs elles-mêmes ne constitue pas non plus une réponse suffisante. Dans certains contextes sociaux définis, le fait d’avoir recours à une lingua franca ne suppose pas l’abandon de sa propre langue. Quand un locuteur hollandais apprend l’anglais il n’abandonne pas sa langue maternelle et n’arrête pas non plus de la transmettre à ses enfants en utilisant l’argument que désormais ils n’auront plus besoin de leur première langue. Cela démontre que les raisons d’apprendre une nouvelle langue peuvent être diverses et variées, mais que la raison pour laquelle des communautés entières de locuteurs arrêtent d’utiliser et de transmettre une langue est quasiment toujours la même : la discrimination systématique et le viol de droits humains que subissent ses locuteurs.

« ... associer la mort des langues à l’abandon volontaire et conditionné de manière pragmatique par les communautés de locuteurs elles-mêmes ne constitue pas non plus une réponse suffisante. Dans certains contextes sociaux définis, le fait d’avoir recours à une lingua franca ne suppose pas l’abandon de la langue en elle-même. »

Cette discrimination est liée à d’autres facteurs que le linguiste français Michel Launey a clairement énumérés : « L'existence d’États monolingues dans des contextes sociaux plurilingues ». Comme ce qu’il est arrivé au Mexique et en France, les États-nations dans lesquels on retrouve une division se construisant sur l’hypothèse de l'homogénéité. Cela est bien expliqué dans « Sentiment de Nations », de José Maria Morelos et Pavon : une seule nation suppose l’existence d’une seule langue. C’est le cas de la France, les communautés de locuteurs de différentes langues régionales ont demandé au gouvernement d’être reconnues légalement en 2008. L'Académie Française, pionnière dans ce type d’institutions, a argumenté contre cette idée en disant que reconnaitre légalement des langues différentes du français porterait atteinte à l’identité nationale française.

Ces deux exemples me semblent très parlants. Sauf rare exception, les États-nations dans tout le monde suivent le modèle décrit par Launey : ce sont des États avec des comportements monolingues qui sont contre l’existence de diverses nations qui communiquent en d’autres langues en son sein. Les langues comme le breton en France ou le maya au Mexique ont été niées pendant longtemps et combattues activement par l’État dont elles dépendaient.

Il n’est donc pas surprenant que, des années après la création d’un monde divisé en États nations, la diversité linguistique soit plus menacée que jamais. Si le monde est composé d’environ 200 pays et que le nombre de langues est proche de 7000, nous pouvons en conclure que près de 6800 langues dans le monde se trouvent dans des pays qui, dans la majorité des cas, n’agissent pas comme des États et gouvernements multilingues. Il existe des états qui respectent cette composition multilingue et qui agissent en conséquence, mais ils sont rares ; la grande partie des langues dans le monde se retrouvent à la merci d'États qui ont combattu ou qui combattent activement contre leur existence au nom d’une identité nationale presque tout le temps fictive.

Ainsi, la richesse linguistique du monde se concentre dans des peuples qui, pour différentes raisons, n’ont pas réussi à former des États-nations eux-mêmes, restant eux-mêmes dans des pays qui exercent une violence linguistique, parmi d’autres types de violences, envers eux. Il s’agit de sociétés avec peu d’autonomie et de pouvoir d’autodétermination. Une langue qui ne s’appuie pas sur un État est systématiquement menacée de disparaitre.

En prenant en compte ces arguments, on peut établir une relation directe entre la formation d’États nation et les catastrophes linguistiques les plus impressionnantes de l’histoire. Dans ce contexte, il n’est pas étonnant que l’héritage de 200 ans de l'État mexicain soit lié à la disparition accélérée des langues indigènes, passant de 65% de locuteurs à 6.5%. Dans quelle mesure les processus de renforcement de l’autonomie des peuples indigènes peuvent-ils être mis en relation avec la survie de leurs langues ? C’est une question complexe qui vaut la peine d’être posée.

La diminution des locuteurs de langues indigènes est principalement la conséquence d’une des politiques linguistiques les plus réussies du pays : l’hispanisation. Cette tâche entreprise avec grand effort au début du XXe siècle, impliquait une série d’actions directes contre l’utilisation de langues indigènes. Dès l’école, utilisée comme centre de diffusion, des campagnes de discrédit et de discrimination sont mises en place : des punitions physiques et psychologiques étaient instaurées contre les locuteurs de langues n’étant pas l’espagnol et des instructions étaient données aux professeurs ruraux pour venir à bout des langues pointées du doigt pour le retard et la pauvreté de leurs locuteurs. La galerie des punitions infligées pour avoir parlé une langue indigène est scandaleuse et sont, contre toute attente, encore en vigueur aujourd’hui dans de nombreux espaces scolaires.

En plus des interdictions directes, les langues indigènes ont perdu leur qualité de langue utile dans les espaces administratifs publics (essayer d’inscrire un enfant dans l’une des langues indigènes est encore un supplice) et judicaires (la majorité des prisonniers qui parlent une langue indigène ne peuvent compter sur un interprète lors de leur procès), dans le système de santé et dans tous les domaines dans lesquels le gouvernement est en relation avec les locuteurs de cette langue. La perte de diversité linguistique est une conséquence directe de la violation des droits humains de milliers de personnes qu’on ne peut pas accuser d’un abandon subit et pragmatique de leur langue en faveur d’une langue qui leur est plus pratique. L'État mexicain a été le protagoniste de ce linguicide.

Au début du XXIe siècle, en 2003, la Loi Générale des Droits Linguistique des Peuples Indigènes du Mexique a été promulguée. Dans l’article quatre il reconnait que toutes les langues indigènes du pays ont exactement le même statut légal que l’espagnol : elles sont considérées comme des langues nationales. Cette reconnaissance légale est, sans l’ombre d’un doute, très importante, en prenant en compte qu’au Mexique l'espagnol n’est pas reconnu comme une langue officielle, aucune langue n’est officielle mais toutes sont des langues nationales. D’après cette loi nous pouvons conclure que l'État mexicain se reconnait lui-même comme un État multilingue.

En dépit du passé, des efforts des peuples et des différents acteurs sociaux, se déclarer comme multilingue n’est pas suffisant. Le discours officiel multilingue occulte en de nombreuses circonstances les relations de pouvoir exercées par l’espagnol sur les langues indigènes. Le Mexique est un pays multilingue mais ses habitants ne le sont pas. Autrement dit, le Mexique n’est pas un pays multilingue.

Bien qu’il apparaisse dans la liste des pays avec le plus grand nombre de langues au monde, la majorité de la population mexicaine souffre d’un monolinguisme en espagnol. Même quand on parle des langues appartenant à douze familles linguistiques radicalement différentes, la majorité des Mexicains ne sont pas capables d’énoncer les langues que l’on parle dans leur propre pays. Dès les contenus éducatifs on applique une censure qui rend impossible de connaitre les langues mexicaines, ce qui a comme conséquence la presque inexistence d’espaces d’apprentissage qui mènent à la création d'une société réellement multilingue.

Par ailleurs, un pays multilingue doit encourager et non combattre l'existence de différentes langues sur son territoire. Malgré les déclarations officielles, les campagnes d’hispanisation entreprises avec ténacité il y a des décennies portent leurs fruits aujourd’hui, le rythme de perte de la diversité linguistique est accéléré et il manque des diagnostics adéquats pour calculer les dégâts.

Au Mexique beaucoup de langues sont parlées, il existe une diversité étonnante, mais ce n’est pas un pays multilingue ; pour l’être il faudrait que les relations asymétriques, les conséquences de siècles de racisme, permettent les nombreuses relations linguistiques qui naissent de la connaissance, du respect et du bonheur. Pendant que les stratégies symboliques et directes se reproduisent, le directeur actuel de l’Académie Mexicaine de la Langue insiste pour que l'État mexicain octroie le statut de langue officielle du pays à l’espagnol. Les arguments qu’il présente donnent beaucoup à réfléchir et nous rappellent que, comme l’a dit Antonio de Nebrija, auteur de la première grammaire espagnole, « elle a toujours été la langue partenaire de l’empire » EP

Traduction: Jules Laborie-Fulchic

Article original : https://estepais.com/cultura/mexico-pais-multilingue/